XVII. Des Voix
n’eust peu avoir en autre facon. Car, combien que Dieu soit tout-puissant et peut tout ce qu'il veut, si est-ce qu'il ne veut point nous oster la liberté qu'il nous a une fois donnée; et quand il nous appelle à son service, il veut que ce soit de nostre bon gré que nous y allions, et non par force ni par contrainte. Car bien que ceux-cy viennent à Dieu comme despités contre le monde qui les a faschés, ou bien à cause de quelques travaux et afflictions qui les ont tourmentés, si ne laissent-ils pas de se donner à Dieu d’une franche volonté ; et bien souvent telles personnes reussissent bien au service de Dieu et deviennent des grands Saints, et quelques fois plus grands que ceux qui y sont entrés par des vocations plus apparentes.
Vous aurez leu ce que raconte Platus *, d’un gentilhomme brave selon le monde, lequel s’estant un jour bien paré et frisé, estant sur un beau cheval bien empannaché, taschoit par tous moyens de plaire aux dames qu'il muguettoit; et comme il bravoit, voila que son cheval le renverse par terre au milieu de la fange, d’où (P) il sortit tout sale et crotté. Ce pauvre gentilhomme fut si honteux et confus d'un tel accident, que tout en colere il se resolut en cest instant-là de se faire Religieux, disant : O traistre monde, tu t'es mocqué de moy, mais je me mocqueray aussi de toy ; tu m'as joüé de ceste-cy, mais je t'en joüeray aussi d'une autre, car je n'auray jamais part avec toy, et dés ceste heure je me resous de me faire Religieux. Et de fait, il fut receu en Religion, oü il vesquit saintement ; et neantmoins sa vocation venoit d'un despit.
Il y en a encor d'autres desquels les motifs ont esté
(p) son cheval — le passa chevalier, et le renversa par terre au milieu de la rue, dans un monceau de boüe, dont
(1) Platus, Jésuite milanais (1547-1591). Trois Livres du Bien de l'Estat
religieux, faicts Latins par Hier. Platus... et Frangois par Philippe Le Bel. Paris, M. Sonnius, mpcvu (2° edition).
* De Bono Stat religiosi, 1. III, XXXVIII (I).
encor plus mauvais que cestuy-cy. J'ay apprins de bonne part qu'un gentilhomme de nostre áge, brave d'esprit et de corps, de fort bon lieu, voyant passer des Peres Capucins, dit aux autres seigneurs avec lesquels il estoit : Il me prend (4) envie de scavoir comme vivent ces pieds deschaux et de me rendre parmi eux, non point à dessein d'y tousjours demeurer, mais seulement pour un mois ou trois semaines, à fin de mieux remarquer ce qu'ils font, pour puis apres m'en rire et mocquer avec vous autres. Il fait ainsi son complot, il poursuit fort et ferme, il est en fin receu. Mais la divine Providence qui s'estoit servie de ce moyen pour le retirer du monde, convertit sa fin et son intention mauvaise en bonne, et celuy qui pensoit (") prendre les autres fut pris luymesme ; car il n'eut pas plus tost demeuré quelques jours avec ces bons Religieux, qu'il fut tout à fait changé. Il persevera fidelement en sa vocation et a esté un grand serviteur de Dieu. (s)
(q) que cestuy-cy ; — car jay ouy raconter à un Capucin une chose qui est arrivée de nostre temps, c'est pourquoy j'ay plus de plaisir de la dire. Ce bon Pere donc me racontoit en parlant des vocations, qu'un gentilhomme qui estoit brave et d'esprit et de corps, et de fort bon lieu, voyant passer un jour des Peres de leur Ordre, se prit à dire à des jeunes seigneurs ses compagnons, qui estoyent avec luy : J'ay
(r) du monde, — bonifia et rectifia sa vocation en convertissant sa fin et son intention, de mauvaise qu'elle estoit, en bonne. Certes, son intention estoit tres-mauvaise; car, qu'est-ce, je vous prie, entrer en Religion pour voir ce que l'on y fait, à dessein d'en sortir pour se rire et mocquer avec ses compagnons de tout ce qu'on y a remarqué ? C'estoit à la verité une tresmauvaise fin, si Dieu ne l'eust changée; ce qu'il fit, car ce jeune gentilhomme, en pensant
(s) de Dieu. — Voicy encor un exemple qui est de nostre âge. Le Reverend Pere General des Feuillans(1), qui certes a esté un grand serviteur de Dieu (lequel j'ay cognu et ay ouy de ses predications), il entra neantmoins au service de Dieu par une fin qui n'estoit point tant bonne, car il sembloit que c'estoit plustost pour chercher l'honneur et sa commodité que pour y estre appellé de Dieu; il acheta son abbaye, ou bien son pere l'acheta pour luy. Et cependant sa vocation a esté tellement bonifiée et rectifiée de Dieu, et [il] a tellement reformé sa vie, qu'il a esté un miroüer de vertu; et c'est luy qui a reformé les Feuillans et qui les a remis en leur premiere perfection.
(1) Le vénérable Jean de la Barrière, né a Saint-Céré dans le Quercy, en 1544, mort à Rome en 1600.