‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 197 sur 267 · XVII. Des Voix · texte numérisé non relu

XVII. Des Voix

Il y en a encor d'autres de qui la vocation n'est de soy pas meilleure que ceste-cy : c'est de ceux qui vont en Religion à cause de quelque defaut naturel, comme pour estre boiteux, borgnes, ou pour estre laids, ou pour avoir quelque autre pareil defaut ; et, ce qui semble encor le pire, c'est qu'ils y sont portés par leurs peres et meres, lesquels bien souvent, lors qu'ils ont des enfans borgnes, boiteux, ou autrement defectueux, les laissent au coin du feu et disent : Cecy ne vaut rien pour le monde, il le faut envoyer en Religion ; il luy faut procurer quelque benefice, ce sera autant de descharge pour nostre maison. Les enfans se laissent conduire où l'on veut, sous espoir de vivre des biens de l'autel. D'autres ont une grande quantité d'enfans : Et bien, disent-ils, il faut descharger la maison et envoyer ceux-cy en Religion, à fin que les aisnés ayent tout et qu'ils puissent paroistre. (1) Mais Dieu bien souvent en cecy fait voir la grandeur de sa clemence et misericorde, employant ces intentions, qui d'elles-mesmes ne sont aucunement bonnes, pour faire de ces personnes-là des grands serviteurs de sa divine Majesté; et en cecy il se fait voir admirable.

Ainsi ce divin Artisan se plaist à faire des beaux edifices avec du bois qui est fort tortu, et qui n’a aucune apparence d'estre propre à chose du monde. Lt tout ainsi qu'une personne qui ne sçait que c'est de la menuyserie, voyant quelque bois tortu en la boutique d'un menuysier, s'estonneroit de luy entendre dire que c'est pour faire quelque beau chef-d'œuvre (car, diroit-il, si cela est comme vous dites, combien de fois faudra-t'il passer le rabot par dessus, avant que d'en pouvoir faire un tel ouvrage?) ainsi, pour l'ordinaire, la divine Providence fait des beaux chefs-d'ceuvre avec ces intentions tortues et sinistres, comme (4) il fait entrer

(t) Ja maison, — envoyant les cadets en Religion, à fin que les aisnés ayent tout et qu'ils puissent paroistre au monde ; ceux-là seront bons pour estre d'Eglise, ils vivront trop bien au coin de l'autel,

(u) avec — des bois tortus; et en somme,

* Luca, xiv, 51.

* Matt., xvi, 8,9; Luca, tx, 43.

en son festin Jes boiteux et les aveugles *, pour nous faire voir qu'il ne sert de rien d’avoir deux yeux ou deux pieds pour aller en Paradis; qu'il vaut mieux aller en Paradis avec une jambe, un cil, un bras que d'en avoir deux et se perdre *. Or, telles sortes de gens estans ainsi venus en Religion, on les a veu souventefois faire des grands fruicts et perseverer fidelement en leur vocation.

Il y en a d'autres qui ont esté bien appellés, qui toutesfois n'ont pas perseveré ; ains, apres avoir demeuré quelque temps en Religion, ont tout quitté. Et de cecy nous avons l'exemple de Judas, duquel nous ne pouvons douter qu'il ne fust bien appellé; car Nostre Seigneur le choisit et l'appella à l'apostolat de sa propre bouche.'‘'; D'oü vient donc, qu'estant si bien appellé, il ne persevera pas en sa vocation? O c'est qu'il abusa de sa liberte, et ne voulut pas se servir des moyens que Dieu luy donnoit pour ce sujet; mais au lieu de les embrasser et d'en user à son profit, il s'en servit pour en abuser et pour les rejetter, et, en ce faisant, il se perdit. Car c'est chose certaine que, quand Dieu appelle quelqu'un à une vocation, il s'oblige par consequent, par sa providence divine, de luy fournir toutes les aydes requises pour se rendre parfait en sa vocation. (w)

Or, quand je dis que Nostre Seigneur s'oblige, il ne

(v) de sa propre bouche — quand il dit : Je vous ay choisis, ce m'est pas cous qui m'avez choisi, car personne ne peut aller à Dieu s'il n'est appellé de luy. Zirei-moy, dit l'Espouse, et je courray apres l'odeur de vos parfums; par lesquelles paroles elle monstre qu'il faut qu'elle soit tirée pour courir. Et certes, quand Nostre Seigneur dit à ses Apostres qu'il les avoit ckoisis, il ne fit nulle exception, ains il parloit de Judas aussi bien que des autres. Donc il estoit bien appellé ; et Nostre Seigneur ne se pouvoit tromper en le choisissant, car il avoit le discernement des esprits.

(w) en sa vocation. — Quand il appelle quelqu'un au Christianisme, il s'oblige de luy fournir tout ce qui est requis pour estre bon Chrestien ; tout de mesme, quand il appelle quelqu'un pour estre prestre ou Evesque, il s'oblige aussi de luy fournir tous les moyens necessaires à leur charge; et quand il appelle quelqu'un pour estre Religieux ou Religieuse, il s'oblige à mesme temps de luy donner toutes les conditions requises pour estre parfait en sa vocation.

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