XVII. Des Voix
signe et bonne condition pour luy donner sa voix. Car bien que nonobstant cela elle ne laisse pas de faire des fautes, et mesmes assez grandes, il ne faut pas pourtant luy refuser sa voix ; car bien qu'en l'année de son Novitiat (m') elle doive travailler en la reformation de ses moeurs et habitudes, ce n'est pas à dire pour cela qu'elle ne doive point faire de cheute, ni qu'elle doive à la fin de son Novitiat estre parfaite. Car regardez au college de Nostre Seigneur, les glorieux Apostres : encore qu'ils fussent bien appellés et qu'ils eussent beaucoup travaillé en la reformation de leur vie, combien firent-ils de fautes, non seulement en la premiere année, mais aussi en la seconde et troisiesme. Tous disoyent et promettoyent merveilles, voire mesme de suivre Nostre Seigneur à la mort et dans la prison*; mais la nuict de la Passion, que l'on vint prendre leur bon Maistre, fous l'abandonnerent*. Je veux dire par là que (2) les cheutes ne doivent pas estre cause que l'on rejette une fille,
(m') pour luy donner sa voix. — Vous me dites que l'on void bien que ceste fille travaille à son amendement et qu'elle tesmoigne une bonne volonté; mais par cy par là elle ne laisse pas de faire de grandes fautes, et mesmes assez souvent : comme l'on peut cognoistre qu'elle ayt ceste bonne volonté de s'amender, puisque en toute l'année de son Novitiat ses cheutes ont esté si frequentes? Or voyez-vous, bien qu'en ceste année-là
(n') tous l'abandonnerent. — Et mesmement les trois que Nostre Seigneur, ce me semble, cherissoit le plus, et auxquels il descouvroit le plus ses secrets, les menant tousjours avec luy, et à la montagne de Thabor, et au jardin des Olives, ces trois là, dis-je, qui sembloyent estre les plus forts pour resister aux assauts de leurs passions, ce furent ceux-là qui firent de plus grandes fautes. Le glorieux saint Pierre, qui estoit si fervent, combien en fit-il! Certes, il estoit grandement sujet à faire des eschappées, mais pour cela il ne fut point rejetté de Nostre Seigneur, d'autant qu'il cognoissoit bien qu'il avoit tousjours la volonté de s'amender, ferme et constante. Il fit de grandes fautes la premiere année de son novitiat, mais il en fit encore de plus grandes la seconde, et celle qu'il fit en la troisiesme encore plus grande que toutes les autres, car il renia son bon Sauveur et Maistre. Sa nature estoit cause en partie qu'il faisoit de plus grandes et plus frequentes fautes que les autres. Saint Jean, qui avoit un naturel plus doux, n'estoit pas si sujet à ces saillies; neantmoins, il ne laissa pas de quitter son Maistre et s'enfuit avec les autres; mais ce ne fut pas pour long temps, car il retourna, et puis il ne le quitta plus. Et saint Jacques, non seulement l'abandonna quand il fut question de mourir, ains en cecy il fit encore pis que les autres, car il ne retourna point le trouver. Voila donc comme
* Luce, xxr, 33.
* Matt., xxvi, 56.
330 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
quand parmi tout cela elle demeure avec une forte volonté de se radresser et de se vouloir servir des moyens que l'on luy donne pour ce sujet. Voila ce que javois à dire touchant les conditions que les filles que l'on veut recevoir à la Profession doivent avoir, et ce que les Sceurs doivent observer pour leur donner leur voix. Et sur cecy je finiray mon discours, si ce n'est que l'on me demande encore quelque chose.
L'on demande donc en premier lieu, s'il se trouvoit une fille qui fust fort sujette à se troubler pour des petites choses, et que son esprit fust souvent plein de chagrin et d'inquietude, et qu'elle ne tesmoignast parmi cela guere d'amour pour sa vocation, et que neantmoins, cela estant passé, elle promist de faire des merveilles, qu'est-ce qu'il faudroit faire ? Il est tout certain qu'une telle fille estant ainsi changeante n'est pas propre pour la Religion ; mais parmi tout cela ne veut-elle point estre guerie ? car si cela n'est, il la faut congedier. L'on ne scait, direz-vous‘°’, si cela procede faute de volonté de se guerir, ou bien qu'elle ne comprenne pas en quoy consiste la vraye vertu. Or, si apres luy avoir fait bien entendre ce qu'il faut qu'elle fasse pour son amendement, elle ne le fait pas ains se rend incorrigible, il la faut rejetter; sur tout parce que ses.fautes, ainsi que vous dites, ne procedent pas faute de jugement ni de pouvoir comprendre en quoy consiste la vraye vertu, ni moins encore ce qu'il faut qu'elle fasse pour son amendement; mais que c'est par le defaut de la volonté, qui n'a point de perseverance ni de constance à faire et à se servir de ce qu'elle scait estre requis pour son amendement ; encore qu'elle dise quelquefois qu'elle fera mieux, neantmoins (P) ne le fait pas, ains persevere
(0°) estre guerie, — ni ne veut-elle point que l'on luy applique les remedes propres à sa guerison? car si cela est, il luy faut ouvrir 1a porte et la mettre dehors. L'on ne sçait, dites-vous
(p') pour son amendement. — Et partant, encore qu'elle dise quelquefois qu'elle fera monts et merveilles, et que je voye neantmoins qu'elle