XVII. Des Voix
faire consideration de donner sa voix à une fille qui n’est pas cordiale, ou qui n’est pas égale à l’endroit de toutes les Sœurs, et qui a fait voir qu'elle a plus d'inclination à l’une qu’à l’autre. Il ne faut pas estre si rigoureuses pour toutes ces petites choses. Voyez-vous, ceste inclination est la derniere piece de nostre renoncement ; car avant que l'on puisse arriver à ce point de n'avoir aucune inclination à l'une plus qu'à l'autre, et que ces affections soyent tellement mortifiées qu'elles ne paroissent point, il y faut du temps. (v) Il faut observer en
faut qu'elle s'amende. Vous dites si la Superieure et la Maistresse ne disent rien des filles au chapitre, et qu'ayant remarqué que ceste fille manque souvent de promptitude à l'obeissance ou à telles autres observances, si vous ne devez pas laisser d'en parler ou de luy donner vostre voix? Il faut, ma chere fille, aller simplement en ceste besogne, et faire en cela ce que la conscience vous dicte. O certes, encore que les choses sont petites en soy, il ne faut pas pour cela laisser de les faire avec beaucoup de soin et d'affection; car rien n'est petit en Religion, et qui mesprise les petites observances, viendra bien tost à negliger /es grandes. Mais il faut regarder si ceste Sceur ne se veut pas amender de cela, à cause que ce n'est que petite chose à ses yeux, et qu'elle se rende incorrigible : cela seroit tres-mauvais.
Ma chere fille, que dites-vous? Si l'on ne pourroit pas esprouver les Novices en leur disant quelque chose qui les pourroit bien mortifier, que les Professes mesmes, toutes Professes qu'elles sont, auroyent prou peine de supporter? Veritablement il ne le faudroit pas faire. Il est vray que l'on peut demander congé à la Superieure de les esprouver, et il est tousjours mieux de le faire par obeissance que de sa propre volonté; car il y auroit danger que voulant mortifier les autres vous n'oubliassiez de vous mortifier vousmesme.
Vous dites maintenant si quand l'on auroit quelque creance que les parens d'une fille l'auroyent sollicitée de se mettre en Religion, si l'on ne la pourroit pas bien esprouver sur cela? Cela se pourroit bien faire. Mais encor que son pere et sa mere luy eussent persuadé de se faire Religieuse, sa vocation ne laisseroit pas d'estre bonne, puisque, comme nous avons dit, Dieu se sert souvent de ces voyes là pour attirer à soy ses creatures; et quand bien elles n'auroyent point esté bonnes au commencement, Dieu les peut rectifier. Mais ce qu'il faut scavoir de ceste fille, c'est si elle a une bonne volonté de vivre en une parfaite obeissance et sousmission.
Dites- vous, ma chere fille, s'il ne faut pas faire [Reprendre au texte, lig. 1.]
(u') du temps. — Certes, la grande sainte Paule, qui estoit si sainte, aymoit si fort son mary et ses enfans, qu'elle pleuroit tousjours tant à leur trespas qu'elle en pensoit mourir de douleur, tant son inclination d'aymer estoit grande, sans qu'elle y peust remedier. Elle ne laissoit pas pour cela d'estre une grande Sainte, et bien resignée à la volonté de Dieu.
cela, comme en toute autre chose, si ceste Sœur se rend incorrigible. (v)
En fin, direz-vous, si le sentiment des autres Sœurs estoit tout contraire à ce que l’on scait, et qu'il nous vinst inspiration de dire quelque chose que nous avons (w) recognu qui est à l'advantage de la Sœur, faudroitil laisser de le dire ? Non, quoy que le sentiment des autres soit tout contraire au vostre et que vous soyez seule en ceste opinion; car cela pourra servir encor aux autres pour se resoudre à ce qu'elles doivent faire. Le Saint Esprit doit presider aux Communautés, et selon la varieté des opinions on se resout pour faire comme l'on juge plus expedient pour sa gloire. Or, ceste inclination que vous avez, que les autres donnent leur voix ou qu'elles ne la donnent pas, combien que vous donniez ou ne donniez pas la vostre, doit estre mesprisée et rejettée comme une autre (x) tentation. Mais il ne faut jamais
(v^) fncorrigible. — Vous desirez sçavoir si l'on ne peut pas conferer avec la Supericure des filles dont on n'a pas assez de cognoissance de leur esprit. Cela se fait au chapitre, mais il se peut encor faire en particulier.
(w') Que dites-vous, ma fille? si le sentiment des autres Sœurs estoit tout contraire à ce que vous sçavez, et qu'il vous vinst l'inspiration de dire quelque chose que vous avez
(x') tentation. Vous craignez que disant vostre sentiment qui est contraire à tous les autres, vous ne vous trompiez en vostre propre jugement. O pardonnez-moy, ma chere fille, ce n'est pas là le propre jugement; il faut dire simplement et veritablement ce que Dieu vous inspirera.
Que dites-vous, ma chere fille? car je ne vous entends point; les enfans font tant de bruit à la rue qu'ils m'empeschent de bien entendre ce que vous dites. Dites-vous, ma fille, que quand on ordonne quelque chose à une fille, elle dit qu'il est bien difficile de le faire et d'observer un tel point des Constitutions. Mais voyez-vous que pour cela elle laisse de le faire ? car ce n'est rien d'avoir des difficultés quand on ne laisse pas pour elles de faire ce qu'il faut; et quelquefois l'on fait ces difficultés plus grandes qu'elles ne sont pas, et cela se fait facilement : c'est pourquoy il ne faut pas tant prendre garde à ce qu'elle dit qu'à ce qu'elle fait.
Et vous, ma fille, vous dites que vous cognoissez des Religieuses lesquelles, encor que les filles redemandent plusieurs fois leurs habits pour sortir, disant qu'elles ne sçauroyent s'obliger à unc telle vocation, elles ne les leur donnent pourtant pas, et que l'on attend jusques au dixiesme mois de leur Novitiat. Que si elles ont perseveré en ce desir jusques là, on les renvoye ; mais si cela se passe, on ne laisse pas de les garder. Or cela est bon, mais je ne voudrois pas les retenir de force quand elles voudroyent sortir avant ce