PREFACE XLIII
elles s'entourent mutuellement ne sont que l'expression des sentiments de l'ordre le plus élevé, puisqu'ils entrent dans l'essence méme de l'esprit de leur Institut. Et le saint Fondateur voulant définir cet esprit : « J'ay « tousjours jugé, » dit-il (p. 229), « que c'estoit un « esprit d'une profonde humilité envers Dieu et d'une « grande douceur envers le prochain ; d'autant qu'ayant « moins de rigueur pour le corps, il faut qu'il y ayt tant « plus de douceur de cœur. » Ces exercices communs qui réunissent les Religieuses de longues heures chaque jour, ces rapports continuels qui exigent tant d'oubli de soi et mettent en action quantité de petites vertus, sont donc, dans la pensée du saint Instituteur, d'un mérite assez grand pour équivaloir et suppléer aux austérités de la pénitence.
De plus, cette mortification de tous les instants, ces concessions réciproques qui se multiplient presque à l'infini ont l'avantage d'unir les ámes et de créer ces affinités spirituelles auxquelles notre Saint attachait un si grand prix. Nous ne pouvons nous refuser de citer à ce sujet une belle page du Cardinal Wiseman (1). « Une Communauté formée d'aprés les Entretiens de saint Francois de Sales, » dit l'illustre Prélat, « doit évidemment avancer par un mouvement uniforme vers la perfection, non pas dans quelques-uns de ses membres, mais, ce qui est bien préférable, dans l'ensemble du corps, sans qu'il y ait ni proéminences, ni dépressions bien accentuées, sans que l'on puisse faire remarquer une àme dont la sainteté éclipse toutes les vertus des autres, ou bien une retardataire qui ne parvienne pas à l'accomplissement des devoirs communs de la vie religieuse. N'est-il pas bien mieux et plus édifiant d'entendre dire d'une Maison religieuse : C'est une sainte Communauté, que d'entendre chuchoter mystérieusement : Dans ce couvent, il y a telles et telles Religieuses qui sont de véritables saintes? Voilà le grand et noble
(x) Préface de la traduction anglaise des Vrays Entretiens spirituels, intitulée : The true Spiritual Conferences. London, Richardson and Son, 1862.
but que se propose saint François de Sales : non pas seulement de faire arriver deux ou trois âmes d'élite à une éminente perfection, mais de former une réunion de vraies servantes du Seigneur, de chastes épouses de l'Agneau sur lesquelles le regard divin puisse s'arréter avec complaisance, et parmi lesquelles le Très- Haut puisse indistinctement choisir à toute heure celles qu’il lui plairait d'attirer à une union si intime, à une perfection si élevée que l'on n'oserait y prétendre sans un appel spécial. » Le saint Evéque avait dit toutes ces choses en un seul mot : « Si l'on veut estre saint « d'une vraye sainteté, il faut qu'elle soit commune » (var. (t'), p. 332).
Et pour proposer le modèle le plus parfait, le plus divin qui se puisse trouver d'une sainteté consommée dans une vie commune en apparence, il offre souvent à la contemplation de ses filles la sainte Famille de Nazareth : c'est l'humilité, le silence de la trés sainte Vierge, l'obéissance, l'égalité d'áme, l'abnégation de saint Joseph qu'il recommande à leur imitation. Le Père putatif du Sauveur est, d'aprés lui, le « vray Religieux » par excellence. Notre Docteur se plait à parler de ses vertus, à célébrer ses louanges à une époque oü son culte était encore si peu répandu. Enfin, devancant une opinion assez généralement admise de nos jours, il ne craint pas d'enseigner (p. 369) que ce glorieux Patriarche triomphe en corps et en àme dans le Ciel.
Une derniére remarque nous reste à faire. Trés secondaire en apparence, elle est en réalité fort importante, car elle révèle une des caractéristiques de l'esprit de la Visitation, une des nuances les plus délicates de l'humilité qui doit y régner. Il arrive parfois que l’àme religieuse, après avoir rejeté toutes les pompes du siècle, recherche outre mesure l’honneur de l’Institut dont elle fait partie. Saint François de Sales a prévenu cette faiblesse. Il veut assurément que ses filles apprécient leur vocation, « l’estimant non seulement bonne et belle, « mais aussi douce, suave et aymable » (p.124); cependant il leur prescrit de parler « tousjours tres-humblement