‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 226 sur 267 · XX. DE LA PRETENTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

XX. DE LA PRETENTION RELIGIEUSE

ruiner nous-mesmes et nous crucifier, ou plustost pour permettre à Dieu mesme de nous ruiner et nous crucifier, à fin qu'il nous reedifie pour estre le temple vivant de sa Majesté *. Je dis donc, mes cheres filles, que nostre unique pretention doit estre de nous unir à Dieu comme Jesus Christ s'est uni à Dieu son Pere, qui a esté en mourant sur la croix ; car je n'entens point vous parler de ceste union generale qui se fait par le Baptesme, oü les Chrestiens s'unissent à Dieu en prenant ce divin Sacrement et caractere du Christianisme, et s'obligent à garder ses commandemens, ceux de la sainte Eglise, s'exercer aux bonnes œuvres, pratiquer les vertus de la foy, esperance et charité ; et partant leur union est valable, et peuvent justement pretendre au Paradis. S'unissant par ce moyen à Dieu comme à leur Dieu, ils ne sont point obligés à davantage ; ils ont atteint leur but par la voye generale et spacieuse des commandemens (h). Mais quant à vous, mes cheres filles, il n'en va pas ainsi; car outre ceste commune obligation que vous avez avec tous les Chrestiens, Dieu, par un amour tout special, vous a choisies pour estre ses cheres espouses.

Il faut scavoir comment, et que c'est d'estre Religieuses. C'est estre reliées à Dieu par la continuelle mortification de nous-mesmes, et ne vivre que pour Dieu, nostre propre coeur servant tousjours à sa divine Majesté, nos yeux, nostre langue, nos mains et tout le reste le servant continuellement. C'est pourquoy vous voyez que la Religion vous fournit de moyens tous propres à cest effet, qui sont l'oraison, les lectures, silence, retraitte du propre coeur pour se reposer en Dieu seul, elancemens continuels (i) à Nostre Seigneur. Et parce que nous ne sçaurions arriver à cela que par une continuelle pratique de mortification de toutes nos passions, inclinations, humeurs et aversions, nous sommes obligés à veiller continuellement sur nous-mesmes

(h) des commandemens — de Dieu bien observés. (Ms.) (i) retraitte — interieure par des eslevations continuelles (Ms.)

* I Cor. , 1, 16, 17; Ephes., 11, 21, 22.

374 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

à fin de faire mourir tout cela. Scachez, mes cheres filles, que si le grain de froment tombant en terre ne meurt, il demeurera tout seul; mais s'il pourrit, il rapportera au centuple * : la parole de Nostre Seigneur y est toute claire, sa tres-sainte bouche l'ayant elle-mesme prononcée. Par consequent, vous qui pretendez à l'habit, et vous autres qui pretendez la sainte Profession, regardez bien plus d'une fois si vous avez assez de resolution pour mourir à vous-mesmes et ne vivre qu'à Dieu. Pesez bien le tout; le temps est encore long pour y penser, avant que vos voiles soyent teints en noir; car je vous declare, mes cheres filles, et je ne vous veux point flatter, quiconque desire vivre selon la nature, qu'il demeure au monde; et ceux qui sont determinés de vivre selon la grace, viennent en la Religion, laquelle n'est autre chose qu'une escole de l'abnegation et mortification de soy-mesme * : c'est pourquoy vous voyez qu'elle vous fournit de plusieurs outils de mortification, tant interieurs qu'exterieurs.

Mais, mon Dieu! me direz-vous, ce n'est pas cela que je cherchois; je pensois qu'il suffisoit pour estre bonne Religieuse, d'avoir desir de bien faire l'oraison, avoir des visions et revelations, voir des Anges en forme d'homme, estre ravie en extase, aymer bien la lecture des bons livres. Et quoy? j'estois si vertueuse, ce me sembloit, si mortifiée, si humble! tout le monde m'admiroit. N'estoit-ce pas estre bien humble (i) de parler si doucement à ses compagnes des choses de devotion, raconter les sermons estant chez soy, traiter doucement avec ceux du logis, sur tout quand ils ne contredisoyent point? Certes, mes cheres filles, cela estoit bon pour le monde ; mais la Religion veut que l'on fasse des ceuvres dignes de sa vocation *, c'est à dire, mourir à soy-mesme en toutes choses, tant à ce qui est bon à nostre gré (k)

(j) st mortifife — au monde, ct si humble que chacun m'admiroit. N'estoitce pas estre bien humble et vertueuse que ( Ms.) (k) advis (Ms. et Coll.)

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