‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 228 sur 267 · XX. DE LA PRETENTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

XX. DE LA PRETENTION RELIGIEUSE

pas la perfection en croisant les bras; il faut travailler a bon escient à se dompter soy-mesme, et vivre selon la raison, la Regle et l’obeissance, et non pas selon les inclinations que nous avons apportées du monde. La Religion tolere bien que nous apportions nos mauvaises habitudes, passions et inclinations, mais non pas que nous vivions selon icelles. Elle nous donne des Regles pour servir à nos cœurs de pressoirs, et en faire sortir tout ce qui est contraire à Dieu : vivez donc courageusement selon icelles (7).

Mais, me dira quelqu'une, mon Dieu! comment ferayje? je n’ay point l'esprit de la Regle. Certes, ma chere fille, facilement je vous croy ; c'est chose qui ne s'apporte point du monde à la Religion. L'esprit (s) de la Regle s'acquiert en pratiquant fidelement la Regle. Je vous en dis de mesme de la sainte humilité et douceur, fondement de ceste Congregation : Dieu nous les donnera infailliblement, pourveu que nous ayons bon coeur et fassions nostre possible pour les acquerir. Bien-heureux serons-nous si un quart d'heure devant que mourir nous nous trouvons revestus de ceste robbe t)! Toute nostre vie sera bien employée si nous l'occupons à y coudre tantost une piece, tantost une autre ; car ce saint habit ne se fait pas avec une piece seulement, il est requis qu'il y en ayt plusieurs. (4) Vous estimez peut estre que la perfection se doit trouver toute faite, et qu'il ne faille faire autre chose que de la mettre sur nostre teste comme une autre robbe; nenny, mes cheres filles, nenny, il n'en va pas ainsi.

(r) selon icelles, — et vous serez bien heureuses. (Ms.)

(s) à /a Religion. — Et je vous diray bien plus : estant dans Paris, oà toutes choses se trouvent plus qu'en aucune ville du monde, et principalement estant au Palais, j'ay pris garde que l'on y vendoit des gans lavés,'des panaches, des estuis et autres gentillesses; mais je n'ay point veu vendre d'esprit de la Regle, tant de celle d'icy que des autres Religions. C'est pour vous dire, mes cheres filles, que l'esprit (Ms. et Coll.)

(t) de ceste robbe, — composée de ces deux vertus! (Ms.)

(u) plusieurs, — c'est à dire, plusieurs actes de ces vertus reiterés. (Ms.)

378 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUEL

Vous me dites, ma Mere, que nos Sœurs les Pretendantes sont de bonne volonté, mais que la force leur manque pour faire ce qu'elles voudroyent, et qu'elles ressentent leurs passions si fortes, qu'elles craignent bien de commencer à marcher. Courage, mes cheres filles. Je vous ay dit plusieurs fois que la Religion est une escole où l'on apprend sa lecon : le maistre ne requiert pas tousjours que les escoliers scachent sans faillir leur lecon, il suffit qu'ils ayent attention de faire leur possible pour l'apprendre. Faisons ainsi ce que nous pourrons, Dieu se contentera, et nos Superieurs aussi. Voyez-vous pas tous les jours les personnes (v) qui apprennent à tirer des armes? ils tombent souvent ; de mesme en font ceux qui apprennent à monter à cheval: mais ils ne se tiennent pas pourtant vaincus, car autre chose est d'estre quelquefois abbatus, et autre chose absolument vaincus. Vos passions parfois vous font teste, et pour cela vous direz : Je ne suis pas propre pour la Religion à cause que j'ay des passions; non, mes cheres filles, il n'en va pas ainsi. La Religion ne fait pas grand triomphe de faconner un esprit tout fait, une ame douce et tranquille en elle-mesme ; mais elle estime grandement de reduire à la vertu les ames fortes en leurs inclinations, car ces ames-là, si elles sont fidelles, elles passeront les autres, acquerant par la pointe de l'esprit (7) ce que les autres ont sans peine.

On ne requiert pas de vous que vous n'ayez point de passions ; il n'est pas en vostre pouvoir, et Dieu veut que vous les ressentiez jusques à la mort pour vostre plus grand merite; ni mesme qu'elles soyent peu fortes, car ce seroit dire qu'une ame mal habituée ne peut estre propre à servir Dieu. Le monde se trompe en ceste pensée, Dieu ne rejette rien de ce où la malice ne se rencontre point; car dites-moy, je vous prie, que peut

(v) aussi. — N'avez-vous point veu ceux (Ms.) — Avez-vous jamais pris garde aux personnes ( Coll.) (w) l'espée (Ms.)

Page 1