‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 229 sur 267 · XX. DE LA PRETENTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

XX. DE LA PRETENTION RELIGIEUSE

mais une personne d'estre de telle ou telle temperature, sujette à telle ou telle passion? Le tout gist donc aux actes que nous en faisons par ce mouvement, lequel dépend de nostre volonté, le peché estant si volontaire que sans nostre consentement il n’y a point de peché. Posez le cas que la colere me surprenne. Je luy diray : tourne, retourne, creve si tu veux ; si ne feray-je rien en ta faveur, non pas seulement prononcer une parole selon ton mouvement. Dieu nous a laissé ce pouvoir ; autrement ce seroit, en nous demandant la perfection, nous obliger à chose impossible, et partant injustice, laquelle ne se peut rencontrer en Dieu.

À ce propos, il me vient en pensée de vous raconter une histoire qui vous est propre. Lors que Moyse descendit de la montagne d’où il venoit de parler à Dieu, il vid le peuple qui ayant fait un veau d'or, l'adoroit. Espris d'une juste colere du zele de la gloire de Dieu, il dit en se tournant vers les Levites : S’il y a quelqu'un qui tienne le parti de Dieu, qu'il prenne l'espée en main pour tuer tout ce qui se presentera à luy, sans espargner ni pere, ni mere, ni frere, ni sceur; qu'il mette tout à mort. Les Levites donc prirent l'espée en main, et le plus brave c'estoit celuy qui en tua le plus *. De mesme, mes cheres filles, prenez l'espée de la mortification en main pour tuer et aneantir vos passions ; et celle qui en aura le plus à tuer sera la plus vaillante, si elle veut cooperer à la grace. Ces deux jeunes ames que voicy (1), dont l'une passe un peu seize ans, l'autre n'en à que quinze (*), elles ont peu à tuer ; aussi leur

(x) gue voicy — devant moy, dont l'une n'a que quinze ans et l'autre seize (Ms.)

(1) Cet Entretien fut prononcé au premier Monastére de la Visitation de Paris, qui avait été fondé le 1°" mai 1619. D'après le Livre du Noviciat de cette Maison, les « deux jeunes ames » dont il s'agit ici devaient étre les Sœurs Marie-Catherine Camus et Héléne-Marie Grison, qui reçurent l'habit religieux le 25 novembre 1619, ágées l'une de quinze ans et l'autre de seize ans et neuf mois.

*Exod.,xxx11,26-2!

380 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

esprit n’est pas quasi né : mais ces grandes ames qui ont experimenté plusieurs choses et ont gousté les douceurs du Paradis, c’est à elles à qui appartient de bien tuer (Y) et aneantir leurs passions.

Pour celles que vous dites, ma Mere, qui ont de si grands desirs de leur perfection qu’elles veulent passer toutes les autres en vertu, elles font bien de consoler (2) un peu leur amour propre ; mais elles feront prou de suivre la Communauté en bien gardant leurs Regles, car c'est la droite voye pour arriver à Dieu. Vous estes bien heureuses, mes cheres filles, au prix de nous autres dans le monde; (4) lors que nous demandons le chemin, l'un dit : C'est à droite, l'autre : C'est à gauche, et en fin le plus souvent on nous trompe ; mais vous autres, vous n'avez qu'à vous laisser porter. Vous ressemblez à ceux qui cheminent (^) sur mer; la barque les porte, et ils demeurent là dedans sans soin; en se reposant ils marchent, et n'ont que faire de s'enquerir s'ils sont bien en leur chemin. Cela est du devoir des nautonniers, qui voyant tousjours la belle estoille, ceste boussole du navire, scavent qu'ils sont en bonne voye et disent aux autres qui sont en la barque : Courage, vous estes en bon chemin.

Suivez sans crainte ceste boussole divine, (c) c'est Nostre Seigneur; la barque ce sont vos Regles ; ceux qui la conduisent sont les Superieures, qui pour l'ordinaire vous disent : Marchez, nos Sceurs, par l'observance ponctuelle de vos Regles ; vous arriverez heureusement à Dieu, il vous conduira (4) seurement. Mais remarquez

(y) vaincre (Ms. et Coll.)

(z) de consoler, — par ces vehemens desirs, ( Ms.)

(a') mes cheres filles, — plus que nous autres qui sommes au monde; car, (Ms.)

(b') navigent (Ms.)

(c') Suivez sans crainte ceste belle estoille et boussole divine, mes cheres filles, car (Ms.)

(d') ceux qui la conduisent — et qui en sont les nautonniers sont les Superieurs, qui pour l'ordinaire et assez souvent disent : Marchez, mes cheres Sœurs, par l'observance ponctuelle de vos Regles et Constitutions, et vous arriverez heureusement à Dieu; elles vous conduiront (Ms.)

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