XXI. DE NE RIEN DEMANDER
Mais pour l'employ exterieur, ne pourroit-on pas, dites-vous, desirer les charges basses parce qu'elles sont plus penibles et qu'il y a plus à faire et à s'humilier pour Dieu? Ma fille, David disoit * qu'il aymoit mieux estre abject en la maison du Seigneur, que d'estre grand parmi les pecheurs ; et : Il est bon, Seigneur, dit-il *, que vous m'ayez humilié, à fin d'apprendre vos justifications. Or neantmoins, ce desir est fort suspect et peut estre une cogitation humaine. Que scavez-vous si ayant desiré les charges basses, vous aurez la force d'agreer les abjections qui s'y rencontrent ? il vous y pourra venir beaucoup de desgousts et d'amertumes. Que si bien maintenant vous vous sentez la force de souffrir la mortification et l'humiliation, que scavez-vous si vous l'aurez tousjours ? Bref, il faut tenir le desir des charges, quelles qu'elles soyent, basses ou honnorables, pour tentation. Il est tousjours meilleur de ne rien desirer, mais se tenir preste pour recevoir celles que l'obeissance nous imposera ; et fussent-elles honnorables ou abjectes, je les prendrois et recevrois humblement sans en dire un seul mot, sinon que l'on m'interrogeast, et lors je respondrois simplement la verité comme je la penserois.
Vous me demandez comme l'on peut pratiquer ce document de la sainte indifference dans les maladies. J'en trouve au saint Evangile * un parfait modele en la belle mere de saint Pierre. Ceste bonne femme, es£ant dans le lict avec une grosse fievre, pratiqua plusieurs vertus ; mais celle que j'admire le plus est ceste grande remise qu'elle fit d'elle-mesme à la providence de Dieu et au soin de ses superieurs, demeurant en sa fievre, tranquille, paisible et sans aucune inquietude, ni sans en donner à ceux qui estoyent aupres d'elle. Chacun sçait toutesfois, combien les febricitans en sont travaillés; ce qui les empesche de reposer et leur donne mille autres ennuis. Or, ceste grande remise que nostre malade fait d'elle-mesme entre les mains de ses superieurs, fait qu'elle ne s'inquiete point, ni ne se met en soucy de sa santé ni de sa guerison : elle se contente de souffrir son
* Ps. rxxxint, IT.
* Ps. cxvin, 71.
*Matt., vint, 14, 15; Luca, iv, 38, 39.
mal avec douceur et patience. O Dieu, qu’elle estoit heureuse, ceste bonne femme! Certes, elle meritoit bien que l'on prinst soin d’elle, comme firent aussi les Apostres qui pourveurent à sa guerison sans en estre sollicités par elle, ains par la charité et commiseration de ce qu’elle souffroit. Heureux seront les Religieux et Religieuses qui feront ceste grande et absolue remise entre les mains de leurs Superieurs, lesquels, par le motif de la charité, les serviront et pourvoiront soigneusement à tous leurs besoins et necessités, car la charité est plus forte et presse de plus pres que la nature.
Ceste chere malade scavoit bien que Nostre Seigneur estoit en Capharnaum, qu'il guerissoit les malades; cependant elle ne s’inquietoit point ni ne se mettoit en peine pour luy envoyer dire ce qu'elle souffroit. Mais ce qui est encore plus admirable, c'est qu'elle le voit dans sa maison, oü il la regarde et elle le regarde aussi ; et si, elle ne luy dit pas un seul mot de son mal pour l'exciter à avoir pitié d'elle, ni ne s'empresse à le toucher pour estre guerie. Or, ceste inquietude d'esprit que l'on a emmi les souffrances et maladies (à laquelle sont sujets non seulement les personnes du monde, mais aussi bien souvent les Religieux), part de l'amour propre et desreglé de soy-mesme. Nostre febricitante ne fait aucun cas de sa maladie, elle ne s'attendrit point à la raconter, elle la souffre sans se soucier que l'on la plaigne ni que l'on procure sa guerison ; elle se contente que Dieu la scache, et ses Superieurs qui la gouvernent. Elle voit Nostre Seigneur dans sa maison, comme souverain Medecin, mais elle ne le regarde pas comme tel, si peu elle pensoit à sa guerison ; ains elle le consideroit comme son Dieu, à qui elle appartenoit tant saine que malade, estant aussi contente malade que possedant une pleine santé. O combien plusieurs eussent usé de finesses pour estre gueris de Nostre Seigneur, et eussent dit qu'ils demandoyent la santé pour le mieux servir, craignant que quelque chose ne luy manquast | Mais ceste bonne femme ne pensoit rien moins que cela, faisant voir sa resignation en ce qu'elle ne demanda point sa