PRÉFACE XLIX
l'ayons déjà expliquée dans l'Introduction au Zraïtté de l'Amour de Dieu (1), nous n'hésitons pas à répéter ici que cette proposition se justifie elle-méme. « Regarder « tousjours au merite, » serait une disposition vénale digne seulement d'un mercenaire. Que penserait-on d'un fils qui dans l'obéissance et les services rendus à l'auteur de ses jours aurait toujours en perspective l'héritage qu'il attend de lui? Au contraire, l'enfant qui obéit à son pére et l'assiste sans aucune préoccupation intéressée, loin d'abdiquer l'héritage s'en montre doublement digne. Ainsi en est-il de l’âme qui agit uniquement en vue de la gloire de Dieu : ses mérites sont d'autant plus multipliés qu'elle s'en préoccupe moins. Du reste, il est assez souvent question dans Les Vrays Entretiens spirituels du désir de la récompense, ce qui suppose le soin d'acquérir des mérites. On y trouve plusieurs phrases telles que celle-ci : « Tout vous sera cherement recom- « pensé, bien qu'il ne faille pas se servir de ce motif « pour vous encourager, ains de celuy de vous rendre « plus agreables à Dieu et d'augmenter d'autant plus « sa gloire » (p. 98). Le saint Docteur explique plus clairement encore sa pensée à cet égard dans un sermon inédit, prononcé pour la féte de saint Augustin : « Bien « que vous ne travailliez pas pour les merites, vous ne « laisserez pas d'en avoir là haut au Ciel la recompense... « N'ayez point d'autre fin que de chercher la gloire de « Dieu, car c'est pour cela que vous estes entrées en « Religion. »
La rapide diffusion des Vrays Entretiens spirituels est une preuve péremptoire de la haute estime que l'on a professée pour la doctrine qu'ils exposent ; elle démontre aussi que cette doctrine n'est pas exclusivement propre au cloitre, mais encore utile aux simples fidèles, ainsi que l'avangait déjà en 1630 l'éditeur de Tournay. « Et bien, » dit-il dans son Avant-Propos, « que ces Entretiens touchent particulierement les Religieuses de la Visitation... il s'y rencontre neantmoins
(1) Page 1xix.
tant de bonne instruction, que toute personne portee à la vertu en peut tirer beaucoup de fruict. » Et dans l'Avis au lecteur d'une édition imprimée à Lyon en 1692, il est dit: « Ce seul livre suffiroit à un Chretien pour apprendre à devenir saint, en le lisant et relisant souvent pour le mettre en pratique. » Des hommes du monde, en effet, se conduisirent d'aprés les maximes qu'il propose. On a écrit de M. Fouquet, pére du fameux surintendant des finances de Louis XIV, que « sa singuliere devotion pour nostre bien-heureux Pere luy faisoit lire soigneusement ses Entretiens, malgré ses grandes affaires, et disoit d'ordinaire que ce livre contenoit une solide pieté (1). »
C'était aussi la conviction du Cardinal Fabio Chigi, qui, avant son élévation au souverain Pontificat, avait publié dans son Direttore spirituale plusieurs extraits des Entretiens. Dans l'approbation de la version italienne, entreprise par les ordres de ce Cardinal, Ribaldus, parlant au nom du Maitre du Sacré Palais, s'exprime ainsi : « Il n'y a rien dans ce livre qui ne soit propre à inspirer une piété sincère et à régler les mœurs. Ce grand Serviteur du Christ a été l'un des maîtres les plus éminents que l'on ait connus depuis longues années en l'art de diriger les âmes dans la voie de Dieu. » L'estime que le Fondateur de Saint-Sulpice avait vouée aux Entretiens spirituels allait jusqu'à la vénération. On lit dans la Vie de la Mére Marie-Suzanne Mangot, l'une des premières Supérieures de la Visitation de Saint-Flour (2): « Elle fit présent à feu M. Olier, Abbé de Pébrac, des Vrays Entretiens de nostre saint Fondateur, et ce grand Serviteur de Dieu luy témoignant sa joye, l’assura qu'il ne les liroit jamais qu'à genoux et tête nue. »
Si tels étaient le respect et l’admiration que cet ouvrage excitait au dehors, nous laissons à penser comment
(1) Lettre circulaire de la Mère Anne-Marie Bollain, Supérieure du ser Monastère de la Visitation de Paris, 13 avril 1676. (Vie de Sœur Anne- Magdeleine Fouquet.)
(2) Lettre circulaire de la Mère Marie-Augustine d'Allégre, Supérieure de la Visitation de Montferrand, 4 septembre 1676.