PRÉFACE LIII
restait peu d'emprunts à faire; pourtant il en a fait quelques-uns. Non seulement il s'inspire des Saintes Ecritures, mais quelquefois aussi il évoque le témoignage des Péres de l'Eglise : saint Jean Chrysostóme, saint Augustin, saint Bernard. Comme dans ses autres ouvrages, il aime à rappeler saint Thomas et saint Bonaventure, et n'a garde d'oublier « les deux saintes « Catherines de Sienne et de Genes » etla « bien-heureuse « Mere Therese. » Les Vies des Péres du désert surtout lui fournissent les récits les plus gracieux et les mieux choisis pour reposer l'attention de son auditoire, et plus encore pour corroborer les enseignements qu'il lui présente. Il en appelle souvent aux exemples de saint Pacóme; et ce qu'il met en relief dans ce Patriarche de la vie cénobitique, c'est moins l'austérité de vie que la bonté, la discrétion, l'humilité dont il usait envers ses Fréres, en un mot toutes les vertus qui doivent étre spécialement en honneur à la Visitation. C'est encore au méme point de vue que saint Frangois d'Assise est plusieurs fois rappelé dans les Entretiens ; il y est offert moins comme exemplaire de pauvreté et de pénitence, que comme modéle de modestie, de vigilance sur soiméme, d'entiére confiance en Dieu.
Le caractére de ces conférences autorisait un langage familier et tout émaillé d'allusions. Tantót ces allusions étaient personnelles au saint Evéque, tantót elles concernaient son auditoire. Probablement sa douce intimité avec Louis de Sales lui revenait en mémoire quand il affirmait « qu'il n'y a point de plus vraye amitié ni de « plus forte que celle qui est entre les freres » (p. 55); et le souvenir de M. de Boisy se présentait à lui comme type de l'amour paternel, « majestueux et plein « d'authorité » (p. 56). Probablement encore, en décrivant l'amour affectif et l'amour effectif (p. 252), il se rappelait la virile éducation recue de ce respectable pére et la tendresse dont était entouré le fils cadet de la famille, Janus, destiné cependant à devenir « chevalier de « Malte. » D'autres fois, il fait allusion à ses amis : c'est l'archevéque de Vienne, Pierre de Villars, c'est Pierre
LIV Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
Camus, évêque de Belley, qu'il donnera, sans les nommer, comme modèles de la mortification du propre jugement. Il se représentera les demeures si sérieuses et si admirablement réglées du président Favre, du chevalier de La Roche, du seigneur de Blonay quand, dans son premier Entretien, il parlera de ces « maisons du « monde » où l’on vit avec « honneur, reputation et « crainte de Dieu. » Mais dans ces allusions, combien il respectera l’humilité de ses filles ! Il est à remarquer que, si une seule fois (pp. 97, 98) les trois premières Mères de l'Institut sont mentionnées en termes élogieux, aucune d’elles n’était alors présente.
Les Entretiens sont parsemés de traits piquants, de récits pleins d'intérêt. Les parcourir, c'est suivre une conversation bien plus que lire un livre. A trois siècles de distance, on croit saisir les modulations de la voix de saint François de Sales, deviner le sourire qui devait effleurer ses lèvres en dénonçant tel ou tel stratagéme de l'amour-propre, telle ou telle prétention à une sainteté imaginaire et impossible. Jamais il ne s'est dépeint plus au naturel; jamais il n'a parlé avec plus d'entrain, et méme, si l'on ose dire, avec plus de douce malignité. Une fine pointe d'ironie perce fréquemment dans ses paroles : tantót il est question de cette « robbe de la « perfection » que l'on aimerait à trouver toute faite sans qu'il en coûtât aucune peine; une autre fois, on croit entendre les gémissements de ces bonnes âmes qui se désolent des sécheresses inévitables dans la vie intérieure. On surprend les exclamations des jeunes aspirantes dont la vocation est plus que douteuse, ou Dien encore les transports de cette ferveur indiscréte qui, visant à doubler toujours les exercices de pénitence, se voit dans l'alternative de placer « neuf jours en « la semaine, » ou de jeüner « deux fois le jour ! » (p. 109).
Le style des Entretiens quelque simple qu’il soit, n'exclut pas les figures. Elles sont sobrement répandues il est vrai, mais avec une grâce exquise et un bon goût que l’on ne peut surpasser ; elles charment,