PRÉFACE LV
éclairent toujours, n'éblouissent jamais. Les antithèses, les longues allégories qu’on admire dans les précédents ouvrages du saint Docteur ne se retrouvent pas ici, elles y seraient déplacées. Les comparaisons et les métaphores sont empruntées à tout ce que la nature présente de plus doux et de plus pur : c'est le lac d'Annecy reflétant dans le cristal de ses eaux l’éclat d’un beau ciel étoilé; c’est « le maistre pilote » qui ramène sa barque au rivage, l'enfant reposant sur le sein de sa mère, ou bien poursuivant les papillons et prenant ses ébats sur la mousse verdoyante. Ce sont les mœurs des abeilles et des colombes qui donnent lieu à des enseignements très pratiques et parfois sublimes ; c'est enfin la comparaison du miroir réfracteur, dont Bossuet se servira plus tard. Dans l’Entretien XIX surtout, on rencontre des images si nobles et si heureusement appliquées, que l'on se prend à songer à celles dont saint Jean Chrysostóme et saint Grégoire de Nazianze ornaient leurs homélies, alors qu'ils excitaient l’admiration de tout ce que l'Orient possédait d'esprits cultivés.
Mais en appréciant le style du livre, on ne peut affirmer qu'il soit exempt d'imperfections, car il faut distinguer dans ce style ce qui appartient au saint Evéque et ce qui est imputable aux Sceurs qui ont recueilli ses paroles. A ces derniéres, doivent étre exclusivement attribuées certaines incorrections, quelques obscurités de détails, l'embarras et la longueur de certaines phrases surchargées d'incidentes, qui nuisent à la rapidité et plus encore à la clarté du discours; ces défauts sont, il est vrai, largement compensés par la fidélité avec laquelle ont été généralement rendues, non seulement les pensées, mais encore les propres expressions de notre Saint et souvent les tours gracieux de ses phrases, les nuances les plus délicates de sa diction simple, vive et imagée. Ce style est bien celui dont nous avons signalé la force dans les Controverses, la clarté et l'élévation dans l'introduction à la Vie devote et plus encore dans le Traitté de l'Amour de Dieu. Certaines comparaisons employées dans ces derniers ouvrages reparaissent dans
les Entretiens ; tel le chatoiement du plumage de la colombe, aux rayons du soleil (1).
Mais ces analogies ne se bornent pas au style. Comme dans la toile qui représente un paysage ou une scène de la vie domestique, on reconnaît parfois la touche du grand maitre qui a peint les chefs-d’ceuvre les plus grandioses, ainsi dans ces conférences familiéres on reconnait le polémiste, l'ascéte, le mystique, le Docteur de l'Eglise. Et pour commencer par les Conítrover ses, ne trouve-t-on pas dans ce traité destiné à éclairer les hérétiques, l'éloge des conseils évangéliques et la pratique de ces conseils donnée comme une preuve de la véritable Eglise? Les Entretiens spirituels laissant entrevoir les fruits qui résultent de leur accomplissement peuvent donc servir à convaincre nos fréres égarés, comme le pensait l'auteur de la version anglaise de 1632. « Les adversaires de la religion Catholique, » dit-elle, « verront dans ce livre la vie, les règles, les mœurs des familles religieuses décrites sans passion, et ils pourront apprendre avec quelle charité, discrétion et humilité elles passent cette vie mortelle, soupirant aprés l'éternelle. » Qu'on nous permette de signaler encore un simple détail : déjà dans les Controverses les Religieux ont été nommés « guerisseurs(?)», comme ils le seront plus tard dans les Entretiens (var. (z), p. 322).
Nous avons fait remarquer ailleurs (3) que l'esprit de l'introduction à la Vie devote est essentiellement l'esprit monastique; les Entretiens semblent tout naturellement faire suite à ce livre, en adaptant d'une manière plus précise à la vie religieuse les enseignements qu'il expose sur la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, l'humilité, la charité mutuelle, etc. On sent de part et d'autre les mémes principes ; il n'y a de différence que
(1) Controverses, Avant-Propos, p. 14, 2° leçon, et Partie II, chap. m, art. 1; Traitté de l'Amour de Dieu, Préface, pp. 3, 4.
(2) Partie I, chap. in, art. x. La méme idée se retrouve dans le sermon pour la féte de la Circoncision, et dans un sermon inédit pour le 3° Dimanche de Caréme, 1615.
(3) Tome III de notre Edition, Préface, p. xri.