‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 44 sur 267 · III. De LA FERMETÉ · texte numérisé non relu

III. De LA FERMETÉ

le desespoir, le trouble et l’inquietude s’y trouve et est en sa pureté (f), sans aucun meslange du bien, de l'esperance, de la tranquillité ni de la paix. Mais en ceste vie perissable, jamais le bien ne se trouve sans la suite du mal, les richesses sans inquietudes, le repos sans travail, la consolation sans l’affliction, la santé sans la maladie. Bref, tout y est meslangé et meslé, le bien avec le mal; c'est une continuelle varieté d'accidens divers. Ainsi Dieu a voulu diversifier les saisons, et que l'esté fust suivi de l'automne et l'hiver suivi du printemps, pour nous monstrer que rien n'est permanent en ceste vie *, (g) que les choses temporelles sont perpetuellement muables, inconstantes et sujettes au changement : et le defaut de la cognoissance de ceste verité est, comme jay dit, ce qui nous rend muables et changeans en nos humeurs; d'autant que nous ne nous servons pas de la raison que Dieu nous a donnée, laquelle raison nous rend immuables, fermes et solides, et partant semblables à Dieu.

Quand Dieu dit * : Faisons l'homme à nostre semblance, il [lui] donna quant et quant la raison et l'usage d’icelle pour discourir, considerer et discerner le bien d’avec le mal, et les choses qui meritent d’estre esleués ou (hb) rejettées. La raison est ce qui nous rend superieurs et maistres de tous les animaux. Lors que Dieu eut creé nos premiers parens, il leur donna une entiere domination sur les poissons de la mer el sur les animaux de la terre*, et par consequent leur donna la cognoissance de chacune espece, et les moyens de les dominer et s'en rendre le maistre et seigneur. Dieu n'a pas seulement fait ceste grace à l'homme, de

(f) ef — y est en sa dureté

(g) Dieu a voulu — que les saisons fussent diverses : que l'automne fust attaché à l'esté, l'esté au printemps, le printemps à l'hiver, l'hiver à l'automne, pour nous monstrer que rien qui soit en ceste vie n'est stable ni permanent, ains

(h) Ze bien — d'entre le mal, et les choses dignes d'election d'entre celles qui meritent d'estre

* Eccles., n, 11.

* Gen., 1, 26.

* [bid., Y. 28-30.

* Vide S. Thom., Pars I°, qu. cxv, art. Iv, ad 3.

* Eccles., ubi supra.

34 LEs vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

le rendre seigneur des animaux, par le moyen du don qu'il luy a fait de la raison, par laquelle (i) il l'a rendu semblable à luy ; mais encore il luy a donné plein pouvoir sur toutes sortes d'accidens et evenemens. Il est dit * que l'homme sage, c'est à dire l'homme qui se conduit par la raison, se rendra maistre absolu des astres. Qu'est-ce à dire cela, sinon que par l'usage de la raison il demeurera ferme et constant en la diversité des accidens et evenemens de ceste vie mortelle? Que le temps soit beau ou qu'il pleuve, que l'air soit calme ou que le vent souffle, l'homme sage ne s'en soucie pas, scachant bien que rien n'est stable et permanent en ceste vie *, et que ce n'est pas icy le lieu de repos. En l’affliction il ne se desespere point, ains il attend la consolation ; en la maladie il ne se tourmente point, mais il attend la santé, ou s'il void qu'il soit tellement mal que la mort s'en deust ensuivre, il benit Dieu, esperant le repos de la vie immortelle qui suit celle-cy. Que s'il rencontre la pauvreté il ne s'en afflige pas, car il scait bien que les richesses ne sont point en ceste vie sans la pauvreté; s'il est mesprisé, il scait bien que lhonneur icy bas n'a point de permanence, ains est ordinairement suivi du deshonneur ou du mespris. Bref, en toutes sortes d'evenemens, soit prosperité ou adversité, il demeure ferme, stable et constant en sa (i) resolution de pretendre et tendre à la jouissance des biens eternels.

Mais il ne faut pas seulement considerer ceste varieté, changement, mutation et instabilité és choses transitoires et materielles de ceste vie mortelle; nullement, ains il les faut considerer encor estre aussi dans le succés de nostre vie spirituelle, oü la fermeté et constance est d'autant plus necessaire, que la vie spirituelle est relevée au dessus de la vie mortelle et corporelle. C'est un abus tres-grand que de ne vouloir point souffrir

(i) en quoy (j) soit — propices ou adverses, il demeure stable, constant, solide en la

Page 1