III. De LA FERMETÉ
ou sentir de mutations et changemens en nos humeurs, tandis que nous ne nous gouvernerons point par la raison, et que nous ne voudrons pas nous laisser gouverner. L’on dit communement : voyez cest enfant, il est bien jeune, mais il a pourtant desja l’usage de la raison ; ainsi plusieurs ont l’usage de la raison, lesquels, comme enfans, ne se conduisent pourtant pas par le commandement de la raison. Dieu a donné à l’homme la raison pour le conduire, mais pourtant il y en a peu qui la laissent maistriser en eux ; au contraire, ils se laissent gouverner par leurs passions, lesquelles devroient estre subjettes et obeissantes à la raison selon l'ordre que Dieu requiert de (X) nous.
. Je me veux faire entendre plus familierement : la pluspart des personnes du monde se laissent gouverner et conduire à leurs passions, et non à la raison ; aussi sontils pour l'ordinaire bijarres, varians et changeans en leurs humeurs. S'ils ont une passion de se coucher tost ou bien tard, ils le font; s'ils en ont une d'aller aux champs, ils se levent de grand matin, mais s'ils en ont une de dormir, ils le font tout de mesme ; quand ils veulent disner et desjeuner tost, ou fort tard, ils le font aussi (1). Et non seulement ils sont bijarres et inconstans en cela, mais ils le sont mesme en leur conversation : ils veulent que l'on s'accommode à leurs humeurs, et ne se veulent point accommoder à celles des (9) autres ; ils se laissent emporter à leurs inclinations et particulieres affections et passions, sans que pourtant cela soit estimé vicieux parmi (2) les mondains, et pourveu qu'ils n'incommodent pas beaucoup l'esprit du prochain, on ne les tient pas
(k) Dieu — desire estre en
(1) de se coucher — de bonne heure, ils le font; si de se coucher tard, de mesme ; s'ils ont une passion d'aller aux champs, ils se levent le matin ; s'ils en ont une de dormir, ils le font ; s'ils veulent disner tard ou tost, ou desjeuner, ils le font.
(m) conversation, — s'accommodant à l'humeur de ceux qu'ils veulent, et non aux
(n) pourtant — on estime communement cela estre vice entre
36 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
pour bijarres et inconstans. Et pourquoy cela? non pour autre chose, sinon d'autant que c'est un mal ordinaire parmi les mondains. Mais en la Religion on ne peut pas tant se laisser emporter à ses passions; car pour les choses exterieures, les Regles y sont pour nous tenir reglés au prier, au manger et dormir:9?), et ainsy des autres exercices, tousjours à mesme heure, quand l'obeissance ou la cloche nous le signifie ; et puis, nous n'avons tousjours (P) qu'une mesme conversation, car nous ne pouvons pas nous separer.
En quoy donc peut on exercer la bijarrerie et inconstance? c'est en la diversité des humeurs, des volontés et des desirs. Maintenant je suis joyeux parce que toutes choses me succedent selon ma volonté ; tantost je seray triste parce qu'il me sera arrivé une petite contradiction que je n'attendois pas. Mais ne scaviez-vous pas que ce n'est point icy le lieu où le plaisir se trouve pur, sans meslange de desplaisir, que ceste vie est meslée de semblables accidens ? Aujourd'huy que vous avez de la consolation en l'oraison, vous estes encouragée et bien resolue de servir Dieu; mais demain, que vous serez en secheresse, vous n'aurez point de cœur pour le service de Dieu : Mon Dieu, je suis si alangourie et abattue, dites-vous. Or dites-moy un peu, si vous vous gouverniez par la raison, ne verriez-vous pas que s'il estoit bon de servir Dieu hier, qu'il est encore tres-bon de le servir aujourd'huy, et qu'il sera tres-bon de le servir demain ? car c'est tousjours le mesme Dieu, aussi digne d'estre aymé quand vous estes en secheresse que quand vous estes en consolation. Maintenant nous voulons une chose, et demain nous en voudrions une autre ; ce que je voy faire à un tel ou à une telle à ceste heure me plaist ; tantost cela me desplaira en telle sorte que cela sera capable de me faire concevoir de l'aversion. J'ayme mieux maintenant une personne et me plais grandement
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(o) Pour nous tenir — en regle : il se faut lever,
(p) signifie; — il faut tousjours n'avoir coucher, manger, prier
Ill. De LA FERMETE 37
en sa conversation ; demain j'auray peine de la supporter. Et que veut dire cela? n'est-elle pas autant capable d’estre aymée aujourd'huy qu'elle estoit hier? Si nous regardions à ce que nous dicte la raison, nous verrions qu'il falloit aymer ceste personne parce que c'est une creature qui porte l'image de la divine Majesté; ainsi nous aurions autant de suavité en sa conversation que nous en avions eu autrefois.
Mais cela ne provient sinon dequoy on se laisse conduire à son inclination, à ses passions ou affections, pervertissant ainsi l'ordre que Dieu avoit mis en nous, que tout seroit subjet à la raison ; car si la raison ne domine sur toutes nos puissances, sur nos facultés, nos passions, inclinations, affections, et en fin sur tout ce qui sera de nous, qu'en arrivera-til sinon une continuelle vicissitude, inconstance, varieté, changement, bijarrerie, qui nous fera tantost estre fervens, et (4) peu apres lasches, negligens et paresseux ; tantost joyeux, et puis melancoliques? Nous serons tranquilles une heure, et puis inquiets deux jours ; bref, nostre vie se passera en faineantise et perte de temps.
Donc par ceste premiere remarque (7), nous sommes incités et semonds à considerer l'inconstance et varieté des succés, tant aux choses temporelles qu'aux choses spirituelles, à fin que par l'evenement des rencontres qui pourroient effaroucher nos esprits, comme estant choses nouvelles et non preveües, nous ne perdions point courage, ne nous laissant emporter à l'inegalité d'humeur parmi l'inegalité des choses qui nous arrivent; ains, que sousmis à la conduite de la raison que Dieu a mise en nous, et à sa providence, nous demeurions fermes, constans et invariables en la resolution que nous avons faite de servir Dieu constamment, courageusement, hardiment et ardemment, sans discontinuation
quelconque.
(q) qui nous — feront estre tantost en courage, et un (r) Sur ce premier point, donc
bi supra, p. 32.
38 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
Si je parlois devant des personnes qui ne m’entendissent pas, je tascherois de leur inculquer le mieux qu'il me seroit possible ce que je viens de dire; mais vous scavez que j'ay tousjours tasché de vous inculquer bien avant dans la memoire ceste tres-sainte egalité d'esprit, comme estant la vertu la plus necessaire et particuliere de la Religion. Tous les anciens Peres des Religions ont visé particulierement à faire que ceste egalité et stabilité d'humeurs et d'esprit regnast dans leurs monasteres; pour cela ils ont establi les Statuts, Constitutions et Regles, à fin que les Religieux s'en servissent comme d'un pont pour passer de la continuelle egalité des exercices qui y sont marqués, et auxquels ils se sont assubjettis (s), à ceste tant aymable et desirable egalité d'esprit, parmi l'inconstance et inegalité des accidens qui se rencontrent tant au chemin de nostre vie mortelle que de nostre vie spirituelle.
Le grand saint Chrysostome dit * : O homme, qui te fasches dequoy toutes choses ne te succedent pas comme tu voudrois, n'as-tu point de honte de voir que cela que tu voudrois ne s'est pas mesme trouvé dans la famille de Nostre Seigneur? Considere, je te prie, la vicissitude, le changement et la diversité des succés qui s'y rencontrent. Nostre Dame reçoit la nouvelle qu'elle concevroit du Saint Esprit un fils, qui seroit Nostre Seigneur et Sauveur : quelle joye, quelle jubilation pour elle en ceste heure sacrée de l'Incarnation du Verbe eternel! Peu apres, saint Joseph s'appergoit qu'elle est enceinte, et scachant bien que ce n’estoit pas de luy qu'elle l'estoit, è Dieu, quelle affliction | en quelle detresse ne fut-il pas! Et Nostre Dame, quelle extremité de douleur et affliction ne ressentit-elle pas en son ame, voyant son cher Espoux sur le point de la quitter, sa modestie ne luy permettant de descouvrir à saint Joseph l'honneur et la grace dont Dieu l'avoit gratifiée ! Un peu apres ceste bourrasque passée, l'Ange
(s) et auxquels — il se faut assubjettir
- IL De La FERMETE 39
ayant descouvert à saint Joseph le secret de ce mystere, quelle consolation ne receurent-ils pas!
Lors que Nostre Dame produit son Fils, les Anges annoncent sa naissance, les pasteurs et les Roys Mages le viennent adorer : je vous laisse à penser quelle jubilation et quelle consolation d'esprit n'eurent-ils pas parmi tout cela! Mais attendez, car ce n’est pas tout. Un peu de temps apres, l’Ange du Seigneur, vient dire en songe à saint Joseph : Prens l'Enfant et la Mere, et fuis en Egypte, d'autant qu'Herodes veut faire mourir l’Enfant*. O que ce fut sans doute un sujet de douleur tres-grand à Nostre Dame et à saint Joseph! O que l'Ange traitte bien saint Joseph en vray Religieux ! Prens l'Enfant, dit-il, et la Mere, et fuis en Egypte, et y demeure jusques à ce que je te le die. Qu'est-ce que cecy ? Le pauvre saint Joseph n’eust-il pas peu dire : Vous me dites que j'aille, ne sera-t'il pas assez à temps de partir demain au matin ? oü voulezvous que j'aille de nuict? Mon equipage n'est pas dressé ; comment voulez-vous que je porte l'Enfant? auray-je les bras assez forts pour le porter continuellement en un si long voyage? Quoy ? entendez-vous que la Mere le porte à son tour(t)? helas | ne voyez-vous pas bien que c'est une jeune fille, qui est encore si tendre? Je n'ay ni cheval ni argent pour faire le voyage. Et ne scavez-vous pas que les Egyptiens sont ennemis (*) des Israélites? qui nous recevra? Et semblables choses, que nous eussions bien alleguées à l’Ange si nous eussions esté en la place de saint Joseph ; lequel ne dit pas un mot pour s'excuser de faire l'obeissance, ains il partit à la mesme heure, et fit tout ce que l'Ange luy avoit commandé.
Il y a quantité de belles remarques sur ce commandement. Et premierement nous sommes enseignés qu'il
(t) col (u) Je voyage. — Vous me dites que j'aille en Egypte : helas! ne sçavezvous pas bien que les Egyptiens sont ennemis jurés
* Matt., n, 15.
lana. Ti...
yj, ZZE, 13;
4o Lzs mars Este sas
ne faz: nulle remise et delzi ea ce qui regarde lobeissacs: c'est ie fat du paressecx que de retarder, et dire, ne saint Augustin di: de sov-mesme®*: lantost, v EICIA c2 peu, » et puis je me convertrav. Le Saint Esprit re veut nulle remise, ains desire une grande promprtade à la suite de ses inspiratons: nostre perte vient de nostre lascheté, qui nous fait dire : je commencerày * tantost. Pourquoy non a ceste heure, qu il nous inspire et nous pousse? C'est que nous sommes si tendres sur nous-mesmes que nous craignons tout ce qui semble nous oster de nostre repos, qui n'est autre chose que nostre tardiveté et faineantise. éesquelles nous ne vouisns point estre retirés par la soiicitation d'aucuns objects qui nous attirent à * sortir de nous-mesmes: et nous disons quasi comme le paresseux, lequel se plaignant dequoy on le vouloit faire sorür de sa maison : Comment sortiray-je ? dit-il, car il y a un Zion sur le grand chemin, et les ours sont sur les adtenues, qui sans doute me devoreront *. O que nous avons grand tort de permettre que Dieu envove et renvoye heurter et frapper à la porte de nos cœurs par plusieurs fois, avant que nous luy voulions ouvrir et luy permettre d'y demeurer x;: car il est à craindre que nous l'irritions et contraignions de nous abandonner.
De plus, il faut considerer la grande paix et egalité d'esprit de la tres-sainte Vierge et de saint Joseph, en leur constance parmi l'inegalité si grande des divers acridens 7, qui leur arrivoient, ainsi que nous avons dit. Or, voyez si nous avons raison de nous troubler et estonner si nous voyons semblables rencontres en la maison de Dieu, qui est la Religion, puisque cela estoit en la famille mesme de Nostre Seigneur, oü la fermeté
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^7, mameaderay "w, tout ce qui — nous semble nous empescher de demeurer en nostre taz Siveté et faineantise. qui nous semble estre un repos lequel ne veut point estre interrompa par la sollicitation d'aucun object qui noas fasse tx que nous — les luy voulions ouvrir et luv en Permettre 1 y ad :
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