III. De LA FERMETE
commandement que l’Ange fit à saint Joseph de prendre l'Enfant et la Mere, et s'en aller en Egypte, et y demeurer jusques à tant qu'il l'advertist de s'en retourner. Vrayement l'Ange parloit bien briefvement, et traittoit bien saint Joseph en bon Religieux : Va, et n'en reviens point que je ne te le die. Par ceste facon de proceder entre l’Ange et saint Joseph nous sommes enseignés, en troisiesme lieu, comment nous nous devons embarquer sur la mer de la divine Providence, sans biscuit, sans rames, sans avirons, sans voiles, et en fin sans nulle sorte de provisions ; et ainsi laisser tout le soin de nous-mesmes et du succés de nos affaires à Nostre Seigneur, sans retours ni repliques, ni craintes quelconques de ce qui nous pourroit arriver. Car l'Ange dit simplement : Prens l'Enfant et la Mere, et l'enfuis en Egypte ; sans luy dire ni par quel chemin, ni quelles provisions ils auront pour passer leur chemin, ni en quelle part de l'Egypte, ni moins qui les recevra, ni de quoy ils se.nourriront y estans. Le pauvre saint Joseph n'eust-il pas eu raison de faire quelque replique ? Vous me dites que je parte; est-ce si promptement? Tout à ceste heure : pour nous monstrer la promptitude que le Saint Esprit requiert de nous lors qu'il nous dit : Leve toy, sors (à') de toy-mesme et de telle imperfection. O que le Saint Esprit est ennemy des remises et delais !
Considerez, je vous supplie, le grand patron et modele des parfaits Religieux, saint Abraham, voyez comme Dieu le traitte : Abraham, sors de ta terre et de ta parenté, et va à la montagne que je te monstreray li, Que dites-vous, Seigneur, que je sorte de la ville? mais dites moy donc si j'iray du costé de l'orient ou de l'occident ? Il ne fait nulle replique, ains part de là tout promptement, et s'en va où l'Esprit de Dieu le
(h') nous dit : — Surge, leve-toy, sortant (Ms.)
(1) Les Sœurs qui ont rédigé cet Entretien ont (commis la méprise de confondre ici deux passages de la Genèse (chapitres xir et xxi).
conduisoit, jusques en une montagne qui a esté appellée depuis Vision de Dieu, d'autant qu'il receut des graces grandes et signalées en ceste montagne, pour monstrer combien la promptitude en l’obeissance luy est agreable. Saint Joseph n’eust-il pas peu dire à l'Ange : Vous me dites que je meine (ÿ) l’Enfant et la Mere ; dites-moy donc, s’il vous plaist, de quoy les nourriray-je en chemin? car vous sçavez bien, mon seigneur, que nous n'avons point d'argent. Il ne dit rien de tout cela, ains se confia pleinement que Dieu y pourvoiroit ; ce qu'il fit, quoy que petitement, leur faisant trouver de quoy s'entretenir simplement, ou par le mestier de saint Joseph, ou mesme par des aumosnes que l'on leur faisoit. Certes, tous les anciens Religieux ont esté admirables en ceste confiance qu'ils ont eue, que Dieu leur pourvoiroit tousjours de ce qu'ils auroyent besoin pour entretien de leur vie, laissant tout le soin d'euxmesmes à la divine Providence.
Mais je considere qu'il n'est pas seulement requis de nous reposer en la divine Providence pour ce qui regarde les choses temporelles, ains beaucoup plus pour ce qui appartient à nostre vie spirituelle et à nostre perfection. Il n'y a certes que le trop grand soin que nous avons de nous-mesmes qui nous fasse perdre la tranquillité de nostre esprit et qui nous porte à des humeurs bijarres et inegales U'), car dés que quelques contradictions nous arrivent, voire quand nous appercevons seulement un petit trait de nostre immortification, ou quand nous commettons quelque defaut, pour petit qu'il soit, il nous semble que tout est perdu. Est-ce si grande merveille de nous voir broncher quelquefois (k)? Mais je suis si miserable, si remplie d'imperfection ! Le cognoissez-vous bien ? benissez Dieu dequoy il vous a donné ceste cognoissance, et ne vous lamentez pas tant : vous
(i') j'emmeine (J') mous porte — si souvent à des inegalités et bijarreries d'humeurs (k') quelquefois — en la voye de nostre perfection ?