‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 50 sur 267 · III. De LA FERMETE · texte numérisé non relu

III. De LA FERMETE

estes bien-heureuse de cognoistre que vous n’estes que la misere mesme. Apres avoir beni Dieu de la cognoissance qu'il vous a donnée, retranchez ceste tendreté inutile qui vous fait plaindre de vostre infirmité.

Nous avons des tendretés sur nos corps qui sont grandement contraires à la perfection ; mais plus, sans comparaison, celles que nous avons sur nos esprits. Mon Dieu! je ne suis pas fidelle à Nostre Seigneur, et partant je n'ay point de consolation en l’oraison. Grande pitié, certes! Mais je suis si souvent en secheresse ! cela me fait croire que je ne suis point bien avec Dieu, qui est si plein de consolation. Voire, c’est bien dit : comme si Dieu donnoit tousjours des consolations à ses amis | A-t'il jamais esté (!) pure creature si digne d’estre aymée de Dieu, et qui l’ait esté davantage, que Nostre Dame et saint Joseph? voyez s'ils sont tousjours en consolation. Se peut-il imaginer une affliction plus extreme que celle que saint Joseph ressentit lors qu'il s'apperceut que la glorieuse Vierge estoit enceinte, scachant bien que ce n'estoit pas de son fait? Son affliction et sa detresse estoit d'autant plus grande que la passion de l'amour est plus vehemente que les autres passions de l'ame; et de plus, en l'amour, la jalousie est l'extremité de la peine, ainsi que le declare l'Espouse au Cantique des Cantiques* : L'amour, dit-elle, est fort comme la mort, car l'amour fait les mesmes effets en l'ame qu'au corps la mort; mais /a jalousie) est dure comme l'enfer. Je vous laisse à penser donc quelle estoit la douleur du pauvre saint Joseph, et de Nostre Dame encore, quand elle se vid en l'estime que pouvoit avoir d'elle celuy qu'elle aymoit si cherement et duquel elle scavoit estre si cherement aymée : la jalousie le faisoit languir, ne sçachant quel parti (»') prendre; il se resolvoit, plustost que de blasmer celle

(1°) à — ceux qu'il ayme! Y a-t'il jamais eu (m') mais — le zele, /a jalousie, elle (n') conseil

* Cap. ult., 6.

50 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

qu'il avoit tousjours tant honorée et aymée, de la quitter, et s'en aller (°’) sans dire mot.

Mais, direz-vous, je sens bien la peine que me cause ceste tentation ou mon imperfection. Je le croy, mais est-elle (P) comparable à celle de laquelle nous venons de parler? Il ne se peut; et si cela est, considerez, je vous prie, si nous avons raison de nous en plaindre et lamenter, puisque saint Joseph ne se plaint point, ni n'en tesmoigne rien en son exterieur : il n'en est point plus amer en sa conversation, il n'en fit pas la mine à Nostre Dame, il ne la traitta point mal; ains simplement il souffre sa peine, et ne veut faire autre chose que la quitter : Dieu scait ce qu'il pouvoit faire en ce sujet. Mon aversion, dira quelqu'un, est si grande envers ceste personne, que je ne luy scaurois presque parler qu'avec une grande peine, ceste action me desplaist si fort! C'est tout un, il n'en faut point pourtant entrer en bijarrerie contre elle, comme si elle en pouvoit mais; ains il se faut comporter comme Nostre Dame et saint Joseph : il faut estre tranquille en nostre peine, et laisser le soin à Nostre Seigneur de nous l'oster quand il luy plaira (4). Il estoit bien au pouvoir de Nostre Dame d'apaiser ceste bourrasque, mais elle ne le voulut pourtant pas faire, ains laissa pleinement l'issue de ceste affaire à la divine Providence.

Ce sont deux cordes egalement discordantes et necessaires d'estre accordées que la chanterelle et la basse, à fin de bien jouer du luth; il n'y a rien de plus discordant que le haut avec le bas : neantmoins, sans l'accord de ces deux cordes, l'harmonie du luth ne peut estre agreable. De mesme, en nostre luth spirituel, ce sont deux choses egalement discordantes et necessaires d'estre accordées, d'avoir un grand soin de nous perfectionner, et n'avoir point de soin de nostre perfection, ains le laisser entierement à Dieu : je veux dire, qu'il

(0') et — se departir d'elle (p') mais — dites moy, peut elle estre (q') quand — bon luy semblera.

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