III. De LA FERMETÉ
faut avoir le soin que Dieu veut que nous ayons de nous perfectionner, et neantmoins luy laisser le soin de nostre perfection. Dieu veut que nous ayons un soin tranquille et paisible, qui nous fasse faire ce qui est jugé propre par ceux qui nous conduisent, et aller fidellement tousjours avant dans le chemin qui nous est marqué par les Regles et Directoires qui nous sont donnés; et (7) quant au reste, que nous nous en reposions en son soin paternel, taschant tant qu'il nous sera possible de tenir nostre ame en paix, car la demeure de Dieu a esté faite en paix*, et au cœur paisible et bien reposé. Vous sçavez que quand le lac est bien calme et que les vents n'agitent point ses eaux, le ciel, en une nuict bien sereine, y est si bien representé avec les estoiles, que regardant en bas l'on void aussi bien la beauté du ciel que si on la regardoit (5) en haut : de mesme, quand nostre ame est bien accoisée, et que les vents du soin superflu, inegalité d'esprit et inconstance ne la troublent et inquietent point (*), elle est fort capable de porter en elle l'image de Nostre Seigneur. Mais quand elle est troublée, inquietée et agitée des diverses bourrasques des passions, et (*') que l'on se laisse gouverner par elles et non par la raison qui nous rend semblables à Dieu, lors nous ne sommes nullement capables de representer la belle et tres-aymable image de Nostre Seigneur crucifié, ni la diversité de ses excellentes vertus, ni nostre ame ne peut pas estre capable de luy servir de lict nuptial. Il nous faut donc laisser le soin de nous-mesmes à la mercy de la divine Providence, et faire neantmoins tout bonnement et simplement ce qui est en nostre pouvoir pour nous amender et perfectionner, prenant tousjours soigneusement garde de ne point laisser troubler et inquieter nos esprits.
(r') Zes Regles et — directions qui nous sont données; et puis,
(s') Pon void — la mesme beauté du ciel que quand on regarde
(t' ) est bien accossée, — et qu'elle n'est point troublée ni inquietée par des soins superflus et des inegalités et inconstances d'esprit
(u') bourrasques — que causent les passions lors
* Ps. Lxxv, 2.
3en., XX, 1-13.
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52 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
Je remarque en fin que l'Ange dit à saint Joseph qu'il demeurast en Egypte jusques à ce qu'il l'advertist de revenir, et que le bon (Y) Saint ne luy dit point : Et quand sera-ce, Seigneur, que vous me le direz ? pour nous enseigner que quand on nous fait commandement d'embrasser quelque exercice, il ne faut pas dire : Sera-ce pour long temps? ains il le faut embrasser tout simplement, imitant la parfaite obeissance d'Abraham, lors que Dieu luy commanda de luy sacrifier son fils. Il n'apporta nulle replique, ni plainte, ni delay à executer le commandement de Dieu : aussi Dieu le favorisa grandement, en luy faisant trouver un belier qu'il sacrifia sur la montagne, au lieu de son fils, Dieu se contentant de sa volonté *.
Je concluds par la simplicité que pratiqua saint Joseph en s’en allant, sur le commandement de l’Ange, en Egypte, où il estoit asseuré de trouver autant d’ennemis qu'il y avoit d'habitans en ce pais-là. Ne pouvoit-il pas bien dire : Vous me faites emporter l'Enfant; vous nous faites fuir un ennemy, et vous nous allez mettre entre les mains de mille et mille autres que nous trouverons en Egypte, d'autant que nous sommes d'Israél. Il ne fait point de reflection sur le commandement, c'est pourquoy il s'en alla plein de paix et de confiance en Dieu. De mesme, mes filles, quand on nous donne quelque charge ne disons pas : Mon Dieu! je suis si brusque, si l'on me donne telle charge je feray mille traits d'empressement ; je suis desja si distraite, si l'on me donne un tel office je le seray bien plus (7); mais si l'on me laissoit dans ma cellule, je serois si modeste, si tranquille, si recueillie. Allez tout simplement en Egypte parmi la grande quantité d'ennemis que vous y aurez, car Dieu qui vous y fait aller vous y conservera, et vous n'y mourrez point; oü au contraire, si vous
(v') Je bon — et glorieux (w^) mille traits — d'activité; je suis desja si distraite, si l'on me fait portiere je le seray bien plus, car l'on sçait tant de nouvelles à la porte