IV. DE LA CORDIALITÉ
avoir de l'amitié, puisqu'elles sont irraisonnables : elles ont de l'amour entre elles, à cause de quelque correspondance naturelle; voire (d) mesme elles ont de l'amour pour l'homme, ainsi que l'experience le fait voir (*) tous les jours, et divers autheurs en ont escrit des choses admirables : comme ce qu'ils disent de ce dauphin, lequel aymoit si esperduement un jeune enfant qu'il avoit veu par plusieurs fois sur le bord de la mer, que cest enfant estant mort(f), le dauphin mourut luy-mesme de desplaysir*. Mais cela ne se doit pas appeller amitié, d'autant qu'il faut que la correspondance de l'amitié (&) se trouve entre les deux qui s'ayment, et que ceste amitié se contracte par l'entremise de la raison. Ainsi la pluspart des amitiés que font les hommes (^) n'ayant pas une bonne fin, et ne se conduisant pas par la raison, ne meritent aucunement le nom d'amitié. (i)
Il faut de plus, outre l'entremise de la raison, qu'il y ayt une certaine correspondance, ou de vocation ou de pretention ou de qualité, entre ceux qui contractent de l'amitié : ce que l'experience nous enseigne clairement, car n'est-il pas vray (i) qu'il n’y a point de plus vraye amitié ni de plus forte que celle qui est entre les freres? L'on n'appelle pas l'amour que les peres portent à leurs enfans amitié, ni celuy que les enfans ont pour leurs peres, parce qu'il n'y a pas ceste correspondance dont
(d) ouy (Ms.)
(e) Zexperience — en fait foy (Coll.)
(f) de la mer, — et se voyant privé de cest enfant par la mort ( Coll.)
(g) l'amour (Ms. et Coll.)
(h) de la raison. — Ce que je dis pour monstrer que les hommes font des amitiés par entre eux aucunes fois, lesquelles (Ms. et Coll.)
(i) Je nom d'amitié. — Par exemple, au temps de Caresme prenant, vous trouverez une trouppe de jeunes fols lesquels s'assembleront et jureront une amitié grande; ils s'appelleront freres, et n'oublieront rien pour se faire accroire qu'ils s'ayment fort : ce qui n'est pourtant pas, d'autant que le fondement de leur amitié n'est autre que le dessein qu'ils ont fait de faire plusieurs choses contraires à la raison, sans laquelle il ne peut y avoir de vraye amitié. (Ms. et Coll.)
(j) de l'amitié — par ensemble: ce qui est d'autant plus veritable que l'experience nous l'enseigne. Car remarquez, je vous supplie (Ms. et Coll.)
* Vide Plin., Hi nat., I. IX, c. vm
56 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
nous parlons, ains sont differens : l’amour des peres estant un amour majestueux et plein d'authorité, et celuy des enfans pour leurs peres, un amour de respect et de sousmission ; mais entre les freres, à cause de la ressemblance de leur condition, la correspondance de leur amour fait une amitié ferme, forte et solide. C’est pourquoy les anciens Chrestiens de la primitive Eglise s'appelloient tous freres; et ceste premiere ferveur s'estant refroidie entre le commun des Chrestiens, l'on a institué les Religions, dans lesquelles on a ordonné que les Religieux s'appelleroient tous freres et sceurs, pour marque de la sincere et vraye amitié cordiale qu'ils se portent ou qu'ils se doivent porter, et comme il n'y a point d'amitié comparable à celle des freres, toutes les autres amitiés estant ou inegales ou faites avec artifice (comme celles que les personnes mariées ont par ensemble, lesquelles ils ont faites par des contracts escrits et prononcés par des notaires, ou bien par des promesses simples). Aussi ces (k) amitiés que les mondains contractent par ensemble, ou pour quelque interest particulier ou pour quelque sujet frivole, sont des amitiés grandement sujettes à perir et à se dissoudre ; mais celle qui est entre les freres est tout au contraire, car elle est sans artifice, et partant fort recommandable. Cela donc estant ainsi, je dis que c'est pour ce sujet que les Religieux s'appellent freres, et partant ont un amour qui merite veritablement le nom d'amitié non commune, ains d'amitié cordiale, c'est à dire d'une amitié qui a son fondement dans le cœur (1).
Il faut donques (®) que nous scachions que l'amour a son siege dans le coeur, et que jamais nous ne pouvons
(k) simples). — Et ainsy tout cela est artificieux; comme aussi certaines (Ms. et Coll.)
(1) qui merite — vrayement le nom d'amitié par ensemble, mais non d'amitié commune, ains d'amitié cordiale. (Ms. et Coll.)
(m) Peut estre me direz vous : qu'est-ce à dire amitié cordiale? Cela est autant à dire qu'une amitié qui a son fondement dans le cœur. Or il faut
(Ms. et Coll.)