IV. DE LA CORDIALITÉ
trop aymer nostre prochain ni exceder les termes de la raison en cest amour, pourveu qu'il reside dans le cœur ; mais quant aux tesmoignages de cest amour nous pouvons bien faillir et exceder, passant outre les regles de la raison. Le glorieux saint Bernard dit * que « la mesure d’aymer Dieu est de l’aymer sans mesure, » et qu'en nostre amour il n’y doit avoir aucunes bornes, ains il luy faut laisser estendre ses branches autant loin comme il pourra le faire. Ce qui est dit de Dieu se doit aussi entendre de l’amour du prochain, pourveu toutesfois que l'amour de Dieu surnage tousjours au dessus et tienne le premier rang : mais apres, nous devons aymer nos Sceurs de toute l’estendue de nostre coeur, et ne nous contenter pas de les aymer comme nous-mesme, ainsi que les commandemens de Dieu nous obligent; mais nous les devons aymer plus que nousmesme, pour observer les regles de la perfection evangelique, qui requiert cela de nous. Nostre Seigneur a dit cela luy-mesme * : Aymez-vous les uns les autres ainsi que je vous ay aymés. Ceci est grandement considerable : Aymez-vous ainsi que je vous ay aymés ; car cela veut dire, plus que vous-mesme. Et tout ainsi que Nostre Seigneur nous a tousjours preferés à luymesme, et le fait encor autant de fois que nous le recevons au tres-saint Sacrement, se faisant nostre viande, de mesme veut-il que nous ayons un amour tel les uns pour les autres, que nous preferions tousjours le prochain à nous. Et tout ainsi qu’il a fait tout ce qui se pouvoit pour nous, excepté de se damner (car il ne le pouvoit ni devoit faire, parce qu'il ne pouvoit pecher, qui est cela seul qui nous conduit à la damnation), il veut, et la regle de la perfection le requiert, que nous fassions tout ce que nous pouvons les uns pour les autres, excepté de nous damner ; mais hors de là, nostre amitié doit estre si ferme, (2) cordiale et solide, que nous ne
(n) sí — forte, si (Coll.)
* De diligendo De initio.
* Joan., xm, 34 XY, 12.
58 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
refusions jamais de faire ou de souffrir quoy que ce soit pour nostre prochain et pour nos Sceurs.
Or, cest amour cordial doit estre accompagné de deux vertus, dont l'une s'appelle affabilité, et l'autre, bonne conversation. L'affabilité est celle qui respand une certaine suavité dans les affaires et communications serieuses que nous avons les uns parmi les autres ; la bonne conversation est celle qui nous rend gratieux et agreables dans les recreations et communications moins serieuses que nous avons avec nostre prochain. Toutes les vertus, ainsi que vous scavez, ont deux vices contraires, qui sont les extremités de la vertu; la vertu donc d'affabilité est au milieu de deux vices : (^) de la gravité ou trop grande seriosité, et d'une trop grande mollesse à caresser et dire des paroles frequentes qui tendent à la flatterie. Or, la vertu d'affabilité se tient entre le trop et le trop peu, faisant des caresses selon la necessité de ceux avec lesquels on traitte, conservant neantmoins une gravité suave, selon que les personnes et les affaires desquelles on traitte le requierent. Je dis qu'il faut user de caresses en certains temps ; car il ne seroit pas à propos d'estre aupres d'une malade avec autant de gravité (P) que l'on seroit ailleurs, ne la voulant non plus caresser que si elle estoit en pleine santé. Il ne faudroit pas aussi si frequemment user de caresses, et à tout propos dire des paroles emmiellées, les jettant à belles poignées sur les premieres qu'on rencontre ; car tout ainsi que si l'on mettoit trop de sucre sur une
(o) Toutes les vertus, ainsi — que nous avons dit autrefois, ont deux vices contraires, qui sont les extremités de la vertu : comme, par exemple, la liberalité a la prodigalité d'un costé, et de l'autre l'avarice et chicheté. L'homme quand il donne plus qu'il ne doit, tombe dans le vice de la prodigalité; et au contraire, quand il ne donne pas selon qu'il pourroit, il se rend avare et chiche. La vertu d'affabilité est tout de mesme au milieu de deux vices, c'est à scavoir, (Ms. et Coll.)
(p) Je dis qu'il faut user — quelquefois de caresses (je le dis tout de bon, et ne me ris pas) en certains temps, comme quand une fille est malade ou affligée et un peu melancolique; car cela leur fait si grand bien! Il ne seroit pas à propos, certes, d'estre aupres d'une malade et y estre aussi serieuse (Ms. et Coll.)