‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 56 sur 267 · IV. DE LA CORDIALITÉ · texte numérisé non relu

IV. DE LA CORDIALITÉ

viande elle tourneroit à dégoust, à cause qu'elle seroit trop douce et trop fade, de mesme les caresses trop frequentes seroyent rendues dégoustantes (a) et l'on ne gen soucieroit plus, scachant que cela se fait par coustume. Les viandes sur lesquelles on mettroit du sel à grosses poignées seroyent desagreables à cause de leur acrimonie ; mais celles oü le sel et le sucre sont mis par mesure sont rendues agreables au goust : de mesme, (7) les caresses qui sont faites par mesure et discretion sont rendues agreables et profitables à celles à qui on les fait.

La vertu de bonne conversation requiert que l'on contribue à la joye sainte et moderée, et (5) aux entretiens gratieux qui peuvent servir de consolation ou de recreation au prochain, en sorte que nous ne luy causions point d'ennuy par nos contenances refrongnées et melancoliques, ou bien refusant de nous recreer au temps qui est destiné pour ce faire. (t) Nous avons desja traitté de ceste vertu en l'Entretien de la Modeste ; voila pourquoy je passe outre, et dis que c'est une chose fort difficile de rencontrer tousjours le blanc auquel (v) on vise. C'est bien la verité, que nous devons tous avoir ceste pretention d'atteindre et donner droit dans le blanc de la vertu, laquelle nous devons desirer ardemment : (v)

(q) seroyent — à dégoust et ne rendroyent aucun fruit, (Coll.)

(r) du sel à — belles poignées seroyent desagreables à cause de leur acrimonie, ainsi que celles qui auroyent trop de sucre, à cause de leur douceur. Les viandes qui ont le sel et le sucre mis par mesure sont agreables au goust et appetissantes ; (Coll.)

(s) et moderée, et — que, aux heures de recreation, on contribue (Ms. et Coll.)

(t) pour ce faire, — faisant comme ceux qui ne veulent rien faire que par mesure, et ne veulent parler qu'apres avoir fait une longue consideration sur chaque parole qu'ils ont à dire pour voir si tout est bien composé et s'il n'y aura rien à redire, tant ils ont peur que leurs paroles et actions soyent sujettes à la censure; et font leur examen à tous propos, non pas pour sgavoir s'ils ont offencé Dieu, mais pour voir s'ils n'ont point baillé sujet à personne de les mesestimer. O certes, telle sorte de gens se rendent grandement desagreables à ceux avec lesquels ils conversent, et manquent bien fort à la pratique de la vertu de bonne conversation, laquelle requiert que l'on communique rondement et gratieusement avec le prochain, contribuant ce que nous pouvons à ce qui est requis, ou pour son utilité ou pour sa consolation. (Ms. et Coll.)

(u) auque] — on tire ou auquel (Ms. et Coll.)

(v) ardemment :— soit d'humilité, soit de cordialité ow des autres; (Ms.et Coll.)

mais pourtant nous ne devons pas perdre courage quand nous ne rencontrons pas droittement l’essence de la vertu, ni nous estonner, pourveu que nous donnions dans le rond, c’est à dire au plus pres que nous pourrons; car c'est une chose que les Saints mesmes n'ont pas sceu faire en toutes les vertus, n’y ayant que Nostre Seigneur et Nostre Dame qui l’ayent peu faire. Les Saints les ont pratiquées avec une difference tresgrande. Quelle difference, je vous prie, y a-t'il entre l'esprit de saint Augustin et celuy de saint Hierosme? l'on le peut remarquer dans leurs escrits. Il n'y a rien de plus doux que saint Augustin, ses escrits sont la douceur et suavité mesme ; au contraire, saint Hierosme estoit extremement austere : pour en scavoir quelque chose, voyez-le en ses(w) epistres, il se courrouce quasi tousjours. Neantmoins, tous deux estoient grandement vertueux ; mais l'un avoit plus de douceur, l'autre une plus grande austerité de vie, et tous deux (quoy que non pas esgalement ni doux ni rigoureux) ont esté des grands Saints. (x) Ainsi voyons-nous qu'il ne nous faut pas estonner si nous ne sommes pas esgalement doux et suaves, pourveu que nous aymions nostre prochain de l'amour du cceur, selon toute son estendue, et comme Nostre Seigneur nous a aymés : c'est à dire plus que nous-mesmes, le preferant tousjours à nous en toutes choses dans l'ordre de la sainte charité, et ne luy refusant jamais rien que nous puissions contribuer

(w) Quelle difference, je vous — supplie, n'y a-t'il pas entre l'esprit de saint Hierosme et celuy de nostre bien-heureux Pere saint Augustin! Ses escrits sont la douceur et suavité mesme; au contraire, saint Hierosme avoit une severité estrange, et sembloit qu'il fust tout rebarbatif. Voyez-le avec sa grande barbe, sa pierre en la main, de laquelle il frappe sa poitrine; en ses (Ms. et Coll.)

(x) des grands Saints. — Saint Paul et saint Jean ont esté de tres grands Saints, mais non pas esgalement doux et suaves, car la difference de leur esprit se fait voir en leurs Epistres. Saint Jean ne tesmoigne que suavité et douceur; aussi appelle-t'il tousjours mes petits enfans ceux auxquels il eserit, à cause de la grande tendresse qu'il avoit pour eux. Saint Paul les aymoit d'un amour qui n'estoit pas sans doute si tendre, mais qui estoit neantmoins fort solide. (Ms. et Coll.)

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