‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 59 sur 267 · IV. DE LA CORDIALITÉ · texte numérisé non relu

IV. DE LA CORDIALITÉ

n’est pas assez d’assister le prochain de nos commodités temporelles, ce n’est pas encor assez, dit saint Bernard*, d'employer nostre propre personne à souffrir pour cest amour : mais il faut passer plus avant, nous laissant employer pour luy par la tres-sainte obeissance, et par luy tout ainsi que l’on voudra, sans que jamais nous y resistions. Car quand nous nous employons nousmesmes, et par le choix de nostre propre volonté ou propre election, cela donne tousjours beaucoup de satisfaction à nostre amour propre ; mais à nous laisser employer és choses que l’on veut, et que nous ne voulons pas, c'est à dire que nous ne choisissons pas, c'est là où gist le souverain degré de l'abnegation : comme quand nous voudrions prescher, on nous envoye servir les malades; quand nous voudrions prier pour le prochain, on nous envoye servir le prochain. O mieux vaut tousjours, sans comparaison, ce que l'on nous fait faire (j'entends ce qui n'est pas contraire à Dieu et qui ne l'offense point) que ce que nous faisons ou choisissons à faire nous-mesme.

Aymons-nous donc bien les uns les autres, et nous servons pour cela de ce motif qui est si preignant pour nous exciter à ceste sainte dilection, que Nostre Seigneur sur la croix respandit jusques à la derniere goutte de son sang sur la terre, comme pour faire un ciment sacré * duquel il vouloit cimenter, unir, conjoindre et attacher toutes les pierres de son Eglise, qui sont les fidelles, les uns avec les autres, à fin que ceste union fust tellement forte qu'il ne s'y trouvast jamais aucune division, tant il craignoit que ceste division ne causast la damnation eternelle.

Le support des imperfections du prochain est un des principaux points de cest amour : Nostre Seigneur nous l'a monstré sur la croix, lequel avoit un coeur si doux envers nous et nous aymoit si cherement ; nous, dis-je, et ceux mesme qui luy causoyent la mort, et qui estoyent en l'acte du peché le plus enorme que jamais homme puisse faire, car le peché que les Juifs commirent fut un monstre de meschanceté. Et neantmoins nostre doux

* De Consid., 1. I\ C. Il.

* Coloss., 1, 30.

* Luce, xxi, 34.

* Ps. xx, 4.

Sauveur avoit des pensées d'amour pour eux, nous en donnant un exemple du tout inimaginable en ce qu'il excuse ceux qui le crucifioyent et l'injurioyent d'une rage toute barbare, et cherche des inventions pour faire que son Pere leur pardonne * en l'acte mesme du peché et de linjure. O que nous sommes miserables nous autres mondains! car à peine pouvons-nous oublier une injure que l'on nous a faite, long temps apres que nous l'avons receué. Celuy pourtant qui previendra son prochain és benediclions de douceur *, sera le plus parfait imitateur de Nostre Seigneur.

Il faut de plus remarquer que l'amour cordial est attaché à une vertu qui est comme une dependance (m) de cest amour, et c'est une confiance toute enfantine. Les enfans quand ils ont quelque belle plume ou quelque autre chose qu'ils estiment jolie, ils ne sont pas en repos qu'ils n'ayent rencontré tous leurs petits compagnons pour leur monstrer leur plume et faire qu'ils ayent part à leur joye; comme aussi ils veulent qu'ils ayent part à leur douleur, car dés lors qu'ils ont un peu de mal au bout du doigt (2) ils ne cessent de le dire à tous ceux qu'ils rencontrent, à fin que l'on les plaigne et qu'on souffle un peu sur leur mal. Or je ne dis pas qu'il faille estre tout à fait comme ces enfans ; mais je dis que ceste confiance doit faire que les Sœurs ne soyent pas chiches de communiquer leurs petits biens et petites consolations à leurs Sceurs, ne craignant pas aussi que leurs imperfections soyent remarquées par elles. Je ne dis pas que si on avoit quelque don extraordinaire de Dieu il faille le dire à tout le monde, non (9); mais quant à nos petites consolations et nos petits biens, '

(m') Il faut que je die encore cecy, sçavoir est, qu'à l'amour cordial est attachée une vertu qui est comme un appendice ( Ms. et Coll.)

(n°) au bout du doigt — ou qu'ils ont esté picqués d'une abeille (Ms. et Coll.)

(0') remarquées par elles. — Je scay bien que si l'on avoit quelque grande chose, l'oraison de quietude, ou que sçay-je moy quoy, qu'il ne faudroit pas s'en vanter (Ms.)

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