V. DE LA GENEROSITÉ
agreable à Dieu, sans exception d'aucune chose; et entreprenant tout, elle croid de pouvoir tout, non d'ellemesme, ains en Dieu auquel elle jette toute sa confiance; et pour ce (4) elle fait et entreprend tout ce qu'on luy commande et conseille.
Mais vous me demanderez s'il n'est jamais permis de douter de n'estre pas capables de faire les choses qui nous sont commandées. Je responds que la generosité d'esprit ne nous permet jamais d'entrer en aucun doute. Et à fin que vous entendiez mieux cecy, il faut distinguer, comme j'ay accoustumé de vous dire, (7) la partie superieure de nostre ame d'avec l'inferieure. Or, quand je dis que la generosité ne nous permet point de douter, c'est quant à la partie superieure; car il se pourra bien faire que l'inferieure sera toute pleine de ces doutes, et aura beaucoup de peine à recevoir la charge ou l'employ que l'on nous donne ; mais de tout cela, l'ame qui est genereuse s'en mocque et n'en fait aucun estat, ains se met simplement en l'exercice de ceste charge, sans dire une seule parole ni faire aucune action pour tesmoigner le sentiment qu'elle a de son incapacité. Mais nous autres, nous sommes si joyeux que rien plus, (5) de tesmoigner que nous sommes bien humbles et que nous avons une basse estime de nous-mesmes, et semblables choses, qui ne sont rien moins que la vraye humilité, laquelle ne nous permet jamais de resister au jugement de ceux que Dieu nous a donnés pour nous conduire.
J'ay mis dans le livre de l’Introduction* un exemple qui sert à mon sujet et qui est fort remarquable : c'est du roy Achaz *, lequel estant reduit à une tres-grande affliction par la rude guerre que luy faisoyent deux autres roys lesquels avoient assiegé Hierusalem, Dieu commanda au prophete Isaie de l'aller consoler de sa part, et luy promettre qu'il emporteroit la victoire et
(q) ef pour — lequel (Ms. et Coll.)
(T) Jamais — de le faire; mais je desire que vous entendiez cecy comme j'ay accoustumé de vous dire ordinairement; qu'il faut distinguer (Ms. et Coll.)
(s) se — ayses (Ms. et Coll.)
* Partie IIl, c. v.
* Is., vir, 3-12.
demeureroit triomphant de ses ennemis. Et de plus, Isaie luy dit que pour preuve de la verité de ce qu'il luy disoit, qu'il demandast à Dieu un signe au ciel ou bien en la terre, et qu'il le luy donneroit. Lors, Achaz se mesfiant de la bonté de Dieu et de sa liberalité : Non, dit-il, /e ne le feray pas, d'autant que je ne veux pas tenter Dieu. Mais le miserable ne disoit pas cela pour l'honneur qu'il portoit à Dieu; car au contraire, il refusoit de l'honnorer, parce que Dieu vouloit estre glorifié en ce temps là par des miracles, et Achaz refusoit de luy en demander un qu'il luy avoit signifié qu'il desireroit faire. Il offenca Dieu en refusant d'obeir au Prophete que Dieu luy avoit envoyé pour luy signifier sa volonté.
Nous ne devons donc jamais mettre en doute que nous ne puissions faire ce qui nous est commandé, d'autant que ceux qui nous commandent cognoissent bien nostre capacité. Mais vous me dites, que possible vous avez plusieurs miseres interieures et de grandes imperfections que vos Superieurs ne cognoissent pas, et qu'ils se fondent sur les apparences exterieures par lesquelles vous avez peut estre trompé leurs esprits. Je dis qu'il ne vous faut pas tous-jours croire quand vous dites, poussées peut estre de découragement, que vous estes des miserables et toutes remplies (t) d'imperfections ; non plus qu'il ne faut pas croire que vous n'en ayez point quand vous n'en dites rien, estant pour l'ordinaire (u) telles que vos ceuvres vous font paroistre. Vos vertus se cognoissent par la fidelité que vous avez à les pratiquer, et de mesme les imperfections se recognoissent par les actes. L'on ne sçauroit, pendant que l'on ne sent point de malice en son cœur, tromper l'esprit des Superieurs.
Mais vous me dites que l'on void plusieurs Saints qui ont fait grande (v) resistance pour ne pas recevoir les
(t) poussdes peut estre — d'un peu de découragement, que vous estes tant miserables et remplies de tant ( Ms.) (u) rien. — Vous estes ordinairement (Ms. et Coll.)
(v) Mais vous me pourrez dire qu'on a veu tant de Saints qui ont fait tant de (Ms. et Coll.)