‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 69 sur 267 · V. DE LA GENEROSITÉ · texte numérisé non relu

V. DE LA GENEROSITÉ

sans doute d’y monter, puisqu’elles ont une vocation qui les y oblige. Et partant, la devotion de ceans doit estre une devotion forte et genereuse, comme nous avons dit plusieurs fois *.

Mais outre ce que nous avons dit de ceste generosité, il faut encore dire cecy, qui est que l’ame qui la possede reçoit également les secheresses et les tendresses des consolations, les ennuys interieurs, les tristesses, les accablemens d'esprit, (f) comme les ferveurs (1) et les prosperités d’un esprit bien plein de paix et de tranquillité. Et cela, parce qu’elle considere que Celuy qui luy a donné les consolations est Celuy-là mesme qui luy envoye les afflictions ; lequel luy envoye les unes et les autres poussé du mesme amour, qu'elle recognoist estre tres-grand, parce que par l'affliction interieure de l'esprit il pretend de l'attirer à une tres-grande perfection, qui est l'abnegation de toute sorte de consolations en ceste vie, demeurant tres-asseurée que Celuy qui l'en prive icy bas ne l'en privera point eternellement là haut au Ciel.

Vous me direz que l'on ne peut pas emmy ces grandes tenebres faire ces considerations, veu qu'il semble que nous ne pouvons pas seulement dire une parole à Nostre Seigneur. Certes, vous avez raison de dire qu'il vous semble, d'autant qu'en verité cela n'est pas. Le sacré Concile de Trente a determiné cela *, et nous sommes obligés de croire que Dieu et sa grace ne nous abandonnent jamais en telle sorte que nous ne puissions recourir à sa bonté et protester que, contre tout le trouble de nostre ame, nous voulons estre toutes à luy et que nous ne le voulons point offencer. Mais remarquez que tout cecy est en la partie supreme de nostre ame ; et parce que la partie inferieure n'en apperçoit rien et qu'elle

(f') d'esprit, — pour grand que tout cela puisse estre, (Ms. et Coll.)

(1) C'est d'après le Ms. et les Colloques que le mot ferveurs a été substitué à celui de faveurs, abusivement introduit dans toutes les éditions antérieures,

* Entretien I: cf.

Entretien XIV.

* Sess. v1, cc. X1, XIII.

Matt., xxvm, 46.

84 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

demeure tousjours en sa peine, cela nous trouble et nous fait estimer bien miserables : et sur cela, nous commencons à nous attendrir dessus nous mesmes, comme si c'estoit une chose bien digne de compassion que de nous voir sans consolation. Hé, pour Dieu! considerons que Nostre Seigneur et nostre Maistre a bien voulu estre exercé par ces ennuys interieurs, mais d'une facon incomparable. Escoutez ces paroles qu'il dit sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, bourquoy m'avez-vous abandonné* ? Il estoit reduit à l'extremité, car il n'y avoit que la fine pointe de son esprit qui ne fust accablé de langueurs; mais remarquez qu'il se prend à parler à Dieu, pour(8) nous monstrer qu'il ne nous seroit impossible de le faire.

Qui est mieux en ce temps, dites-vous, (à') de parler à Dieu de nostre peine et de nostre misere, ou bien de luy parler de quelque autre chose? Je vous dis qu'en cecy, comme en toute sorte de tentations, il est mieux de divertir nostre esprit de son trouble et de sa peine, parlant à Dieu de quelque autre chose, que non pas de luy parler de nostre douleur; car indubitablement, si nous le voulons faire, ce ne sera point sans un attendrissement que nous ferons sur nostre coeur, agrandissant tout de nouveau nostre douleur (i), nostre nature estant telle qu'elle ne peut voir ses douleurs sans en avoir une grande compassion. Mais vous me dites que si vous n'y faites point d'attention, que vous ne vous en souviendrez pas pour le dire. Et qu'importe ? Nous sommes certes comme des enfans, lesquels sont bien aises d'aller dire à leur mere qu'ils ont esté piqués d'une abeille, à fin que la mere les plaigne et souffle sur le mal qui est desja gueri; car nous voulons aller dire à

(g) de langueurs ; — aussi parloit-il langoureusement. (Ms. et Coll.) Toutesfois, remarquez qu'il se jette à l'oraison, à fin de (Coll.)

(h') Vous voulez sçavoir ce qui est mieux en ce temps là, (Ms.) — Desirezvous sçavoir lequel vaut mieux, ou (Coll.)

(i') ce ne sera point — sans, par le moyen d'un attendrissement que nous ferons sur nostre cœur, l'aggrandir tout de nouveau (Ms.)

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