VI. De L'EsPERANCE
recognoissance envers la divine Bonté ; que si vous n'en avez point, ne les desirez point, ains taschez de tenir vostre coeur preparé pour recevoir les divers evenemens de la divine Providence, et d'un mesme cœur autant qu'il se peut. (y) Si on vous donne des obeissances en la Religion qui vous semblent dangereuses, comme sont les superiorités, ne les refusez point; si l’on ne vous en donne point, ne les desirez point, et ainsi de toutes choses : j'entends des choses de la terre, car pour ce qui est des vertus nous les pouvons et devons desirer et demander à Dieu ; l'amour de Dieu les comprend toutes. Vous ne sçauriez croire, sans en avoir l'experience, combien ceste pratique apportera de profit en vos ames; car au lieu de vous amuser à desirer ces moyens et puis ces autres de vous perfectionner, vous vous appliquerez plus simplement et fidellement à ceux que vous rencontrerez en vostre chemin.
Jettant mes yeux sur le sujet de vostre despart et sur les ressentimens inevitables que vous aurez toutes en vous separant les unes des autres, j'ay pensé que je vous devois dire quelque petite chose qui peust amoindrir ceste douleur, quoy que je ne (z) veuille dire qu'il ne soit loisible de pleurer un peu; car il le faut faire, d'autant qu'on ne s'en pourroit pas tenir, ayant demeuré si doucement et si amoureusement assez long temps ensemble en (2°) la pratique des mesmes exercices, ce qui a tellement uni vos cœurs, qu'ils ne peuvent sans doute souffrir nulle division ni separation. Aussi, mes cheres filles, ne serez-vous point divisées ni separées, car toutes s'en vont, et toutes demeurent : celles qui s'en vont
(y) se peut; — car il faut tousjours sçavoir qu'il y a deux vouloirs et non vouloirs, dont l'un ne doit nullement estre regardé : c'est celuy qui tire à la sensualité. ( Ms.)
(z) Pensant à vostre despart et aux ressentimens que vous pourrez avoir vous separant les unes des autres, je me suis deliberé de vous dire quelque petite chose qui diminue ceste douleur. Non que je (Coll.)
(a') si amoureusement — desja assez long temps assemblées dans (Ms.) — assez long temps assemblées pour ( Coll.)
' Act., sv, 33.
94 Lass vRAvs ENTRETIENS SPIRITUELS
demeurent, et celles qui demeurent s'en vont, non en leur personne, ains en la personne de celles qui s'en vont; et de mesme, celles qui s'en iront demeureront en la personne de celles qui demeurent. C'est un des principaux fruicts de la Religion que ceste sainte union qui se fait par la charité, union qui est telle, que de plusieurs cœurs il n'en est fait qu'un cœur, et de plusieurs membres il n'en est fait qu'un corfs*: tous sont tellement faits un en Religion, que tous les Religieux d'un Ordre ne sont, ce semble, qu'un seul Religieux. Les Sceurs domestiques chantent les Offices divins en la personne de celles qui sont dediées pour le faire, comme les autres servent aux offices domestiques en la personne de celles qui les font (P). Et pourquoy cela? La raison en est toute evidente, d'autant que si celles qui sont au chœur pour chanter les Offices n'y estoyent pas, les autres y seroyent en leur place ; s'il n'y avoit point de Sœurs domestiques pour apprester le disner (©), les Sœurs du chœur y seroyent employées ; si une telle Sceur n'estoit pas Superieure, il y en auroit une autre. De mesme, celles qui s'en vont demeurent et celles qui demeurent s'en vont; car si celles qui sont nommées pour s'en aller ne le pouvoyent faire, celles qui demeurent s'en iroyent en leur place.
Mais ce qui nous doit faire aller et demeurer de bon cceur, mes cheres filles, c'est la certitude presque infaillible (4) que nous devons avoir que ceste separation ne se fait que quant au corps, car quant à lesprit vous demeurerez tousjours tres uniquement unies. C'est peu
——— "ee
(b') fous Les Religieux d'un — mesme Ordre ne sont ou ne doivent estre qu'un seul Religieux. (Coll.) Par exemple : tous sont Superieurs en la personne du Superieur, comme de mesme tous sont cuisiniers en la personne du cuisinier ; toutes les Sœurs de ceans sont sacristaines en la personne de la sacristaine, et ainsi de tous les autres offices. Les Sceurs domestiques chan tent l'Office divin en la Personne de celles qui sont dediées pour le fai , comme celles qui le font apprestent le disner en la personne d qui l'apprestent. (Ms.) o celles qui
(c°) four — vacquer au tracas de la maison (Coll.)
(d') Za — grande asseurance et confiance (Coll.) |