VIII. De LA DESAPPROPRIATION
Les seconds biens sont ceux du corps : la beauté, la santé, et semblables choses qu'il faut renoncer ; et puis, il ne faut plus aller au miroir regarder si on est belle, nì se soucier non plus de la santé que de la maladie, au moins quant à la partie superieure; car la nature se ressent tousjours, et crie quelquefois, specialement quand l’on n'est pas bien parfait. L'on doit donc demeurer esgalement content en la maladie et en la santé, et prendre les remedes et les viandes comme elles se rencontrent ; j'entens tousjours avec la raison, car quant aux inclinations je ne m'y amuse point. Les biens du cceur sont les consolations et les douceurs qui se trouvent en la vie spirituelle; ces biens là sont fort bons. Et pourquoy, me direz-vous, s'en faut-il despouiller? Il le faut faire pourtant, et les remettre entre les mains de Nostre Seigneur pour en disposer comme il luy plaira, et le servir sans elles comme avec elles.
Il y a une autre sorte de biens, qui ne sont ni interieurs ni exterieurs, qui ne sont ni biens du corps ni biens du cœur ; ce sont des biens imaginaires qui dépendent de l'opinion d'autruy : ils s'appellent l'honneur, l'estime, la reputation. Or, il s'en faut despouiller tout à fait (i), et ne vouloir autre honneur que l'honneur de la Congregation, qui est de chercher en tout la gloire de Dieu, ni autre estime ou reputation que celle de la Communauté, qui est de donner bonne edification en toutes choses. Tous ces despouillemens et renoncemens des choses susdites se doivent faire non par mespris, mais par abnegation, pour le seul et pur amour de Dieu.
Il faut icy remarquer que le contentement que nous ressentons à la rencontre des personnes que nous aymons, et les tesmoignages d'affection que nous leur rendons en les voyant ne sont point contraires à ceste vertu de despouillement, pourveu qu'ils ne soyent point desreglés, et qu'estans absens, nostre coeur ne coure point apres
(i) Za reputation — et tout cela. Or, il s'en faut despouiller tout à fait de ceux cy
's.cxvim, 4,96, 167.
Pss. xvm, 11; (VIII, 103.
124 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
eux ; car, comment se pourroit-il faire que les objets estans presens les puissances ne soyent point esmeués? C'est comme qui diroit à une personne à la rencontre d'un lion ou d'un ours : n'ayez point peur. Cela n'est point en nostre pouvoir. De mesme, à la rencontre de ceux que nous aymons, il ne se peut pas faire que nous ne soyons esmeus de joye et de contentement ; (ji) c'est pourquoy cela n'est point contraire à la vertu. Je dis bien plus, que si j'ay envie de voir quelqu'un pour quelque chose utile et qui doit reussir à la gloire de Dieu, si son dessein de venir est traversé et que j'en ressente un peu de peine, voire mesme que je m'empresse un peu pour divertir les occasions qui le retiennent, je ne fais rien de contraire à (X) la vertu du despouillement, pourveu que je ne passe point jusques à l'inquietude.
Ainsi vous voyez que la vertu n'est pas une chose si terrible qu'on s'imagine. C'est une faute que plusieurs font : ils se forment des chimeres en l'esprit, et pensent que le chemin du Ciel est estrangement difficile ; en quoy ils se trompent et ont bien tort, car David disoit à Nostre Seigneur * que sa loy estoit trop douce; et à mesure que les meschans la publioyent dure et difficile, ce bon Roy disoit qu'elle estoit plus douce que Ie miel*. Nous devons dire de mesme de nostre vocation, l'estimant non seulement bonne et belle, mais aussi douce, suave et aymable; si nous faisons ainsi, nous aurons un grand amour à observer tout ce qui en depend.
Il est vray, mes cheres Sceurs(!), que l'on ne scauroit jamais parvenir à la perfection tandis que l'on a de l’affection à quelque imperfection, pour petite qu'elle soit, voire mesme quand ce ne seroit qu'avoir une pensée inutile; et vous ne scauriez croire combien cela porte (m) de mal à une ame, car dés que vous aurez donné à vostre
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(j) de eontentement ; — mais tout cela est conforme au bon plaisir de (k) Je ne — faux point en
(1) filles
(m) combien — elles apportent
Dieu,