‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 94 sur 267 · VII. DE LA DESAPPROPRIATION · texte numérisé non relu

VII. DE LA DESAPPROPRIATION

esprit la liberté de s’arrester à penser à une chose inutile, il pensera par apres à des choses pernicieuses : il faut donc couper court au mal dés que nous le voyons, pour petit qu'il soit. Il faut aussi examiner à bon escient s’il est vray, comme il nous semble quelquefois, que nous n’ayons point nos affections engagées : par exemple, si quand l'on vous loüe vous venez à (2) dire quelque parole qui agrandisse la loùange que l’on vous donne, ou bien quand vous la recherchez par paroles artificieuses, disant que vous n’avez plus la memoire ou l’esprit si bon que vous souliez avoir pour bien parler, hé | qui ne void que vous pretendez que l’on vous die que vous parlez tousjours extremement bien ? Cherchez donc au fond de vostre conscience si vous y pouvez trouver de l’affection à la vanité. Vous pourrez aussi facilement cognoistre si vous estes attachée à quelque chose lors que vous n’aurez pas la commodité de faire ce que vous avez proposé (9) ; car si vous n’y avez point d’affection, vous demeurerez autant en repos de ne la pas faire comme si vous l’eussiez faite, et au contraire, si vous vous en troublez, c’est la marque que vous y avez mis vostre affection. Or, nos affections sont si pretieuses, puisqu’elles doivent estre toutes employées à aymer Dieu, qu'il faut bien prendre garde de ne les pas loger en des choses inutiles ; et une faute, pour petite qu’elle puisse estre, faite avec affection, est plus contraire à la perfection que cent autres faites par surprinse et sans affection. (P)

Vous demandez comment il faut aymer les creatures. Je vous dis briefvement qu’il y a certains amours qui

(n) ZZ faut — beaucoup s'examiner s'il est vray, comme il nous semble quelquefois, que nous n'ayons point nos affections engagées. Et dites-moy, quand l'on vous loüe, que vous taschez de

(o) Vous pourrez — ainsi facilement cognoistre lors que l'on vous ostera la commodité de faire ce que vous aviez proposé, si vous y avez de l'affection ou non

(p) [L'Entretien De la Desappropriation finit ici dans le Ms.; il manque dans les Colloques. Ce qui suit, sauf le dernier alinéa, qui ne se trouve pas dans les Colloques, forme, soit dans cet ouvrage, soit dans le Ms., un Entretien spécial, portant le titre : De amour envers les creatures.]

* I Joan., rv, 8, 16.

* Dialog., c. Lxrv.

126 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

semblent extremement grands et parfaits aux yeux des creatures, qui devant Dieu se trouveront petits et de nulle valeur, parce que ces amitiés ne sont point fondées en la vraye charité, qui est Dieu *, ains seulement en certaines alliances et inclinations naturelles, et sur quelques considerations humainement loüables et agreables. Au contraire, il y en a d’autres qui semblent extremement minces et vuides aux yeux du monde, qui devant Dieu se trouveront pleines et fort excellentes, parce qu’elles se font seulement en Dieu et pour Dieu, sans meslange de nostre propre interest. Or, les actes de charité qui se font autour de ceux que nous aymons de ceste sorte sont mille fois plus parfaits, d'autant que tout tend purement à Dieu ; mais les services et autres assistances que nous faisons à ceux que nous aymons par inclination sont beaucoup moindres en merite, à cause de la grande complaisance et satisfaction que nous avons à les faire, et que, pour l'ordinaire, nous les faisons plus par ce mouvement que par l'amour de Dieu. Il y a encor une autre raison qui rend ces premieres amitiés dont nous avons parlé moindres que les secondes: c'est qu'elles ne sont pas de durée, parce que la cause en estant fresle, dés qu'il arrive quelque traverse, elles se refroidissent et alterent ; ce qui n'arrive pas à celles qui sont fondées en Dieu, parce que la cause en est solide et permanente.

A ce propos, sainte Catherine de Sienne fait une belle comparaison *. Si vous prenez, dit-elle, un verre, et que vous l'emplissiez dans une fontaine, et que vous beuviez dans ce verre sans le sortir de la fontaine (4), encor que vous beuviez tant que vous voudrez, le verre ne se vuidera point; mais si vous le tirez hors de la fontaine, quand vous aurez beu, le verre sera vuide. Ainsi en est-il des amitiés ; quand l'on ne les tire point de leur source elles ne tarissent jamais. Les caresses mesmes et signes d'amitié que nous faisons contre nostre propre

(q) vous beuviez — en mesme temps sans le tirer de là dedans (Ms. et Coll.)

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