‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 95 sur 267 · VIII. DE LA DESAPPROPRIATION · texte numérisé non relu

VIII. DE LA DESAPPROPRIATION

inclination aux personnes auxquelles nous avons de l'aversion, sont meilleures et plus agreables à Dieu que celles que nous faisons attirés de l'affection sensitive. Et cela ne se doit point appeller duplicité ou simulation, car si bien j'ay un sentiment contraire, il n'est qu'en la partie inferieure, et les actes que je fais, c'est avec la force de la raison, qui est la partie principale de mon ame. De maniere que quand ceux auxquels je fais ces caresses scauroyent que je les leur fais parce que je leur ay de l'aversion, ils ne s'en devroyent point offencer, ains les estimer et cherir davantage que si elles partoyent d'une affection sensible ; car les aversions sont naturelles, et d'elles-mesmes ne sont pas mauvaises quand nous ne les suivons pas ; au contraire, c'est un moyen de pratiquer mille sortes de bonnes vertus, et Nostre Seigneur mesme nous a plus à gré quand avec une extreme (7) repugnance nous luy allons baiser les pieds, que si nous y allions avec beaucoup de suavité. Ainsi ceux qui n'ont rien d'aymable sont bien-heureux, car ils sont asseurés que l'amour que l'on leur porte est excellent, puisqu'il est tout en Dieu.

Souvent nous pensons aymer une personne pour Dieu, et nous l'aymons pour nous-mesmes ; nous nous servons de ce pretexte, et disons que c'est pour cela que nous l'aymons, mais en verité nous l'aymons pour la consolation que nous en avons (5) : car n'y a-t'il pas plus de suavité de voir venir à vous une ame pleine de bonne affection, qui suit extremement bien (t) vos conseils et qui va fidelement et tranquillement dans le chemin que vous luy avez marqué, que d'en voir une autre toute inquietée, embarrassée et foible à suivre le bien, et à qui il faut dire mille fois une mesme chose? sans doute vous aurez plus de suavité. Ce n'est donc pas pour Dieu

(r) avec — quelque ( Coll.)

(s) mous nous servons — du pretexte de ses vertus et disons que c'est pour cela que nous l'aymons ; et rien moins, c'est pour la consolation que nous en recevons (Ms.)

(t) qui — se conforme en tout et par tout à (Coll.)

128 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

que vous l’aymez, car ceste derniere personne est aussi bien à Dieu que la premiere, et vous la devriez davantage aymer, car il y a davantage à faire pour Dieu. Il est vray que là où il y a davantage de Dieu, c’est à dire plus de vertu, qui est une participation des qualités divines, nous y devons plus d’affection : comme par exemple, s’il se trouve des ames plus parfaites que celle de vostre Superieure, vous les devez aymer davantage pour ceste raison là; neantmoins nous devons aymer beaucoup plus nos Superieurs parce qu'ils sont nos peres et nos directeurs ().

Quant à ce que vous me demandez, s'il faut estre bien aise qu'une Sceur pratique la vertu aux despens d'une autre, je dis que nous devons aymer le bien en nostre prochain comme en nous-mesmes, et principalement en Religion oü tout doit estre parfaitement en commun, et ne devons point estre marris qu'une Sceur pratique quelque vertu à nos despens. Comme par exemple, je me trouve à une porte avec une (v) plus jeune que moy, et je me retire pour luy donner le devant; à mesure que je pratique ceste humilité, elle doit avec douceur pratiquer la simplicité, et essayer à une autre rencontre de me prevenir. De mesme, si je luy donne un siege ou me retire de ma place, elle doit estre contente que je fasse ce petit gain, et par ce moyen elle en sera participante ; comme si elle disoit : Puisque je n'ay peu faire cest acte de vertu, je suis bien aise que ceste Sceur l'ayt fait. Et non seulement il n'en faut pas estre marrie, mais il faut estre disposée à contribuer tout ce que nous pouvons pour cela, jusques à nostre peau, s'il en estoit besoin; car, pourveu que Dieu soit glorifié, nous ne nous devons pas soucier (w) par qui ; de telle sorte que

(u) par exemple, s'il se — trouvoit une ame plus parfaite que celle de nostre Pere spirituel, nous la devrions aymer davantage pour ceste raison là; mais neantmoins nous devrions aymer beaucoup plus nostre Pere spirituel parce qu'il est nostre pere et conducteur. (Ms.)

(v) une — Sœur (Coll.

(w) glorifé, — il ne nous doit pas chaloir comment ni (Ms. et Coll.)

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