‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 96 sur 267 · VIII. DE LA DESAPPROPRIATION · texte numérisé non relu

VIII. DE LA DESAPPROPRIATION

s’il se presentoit une occasion de faire quelque œuvre de vertu et que Nostre Seigneur nous demandast qui nous aymerions mieux qui la fist, il faudroit respondre : Seigneur, celle qui la pourra faire plus à vostre gloire. Or, n’ayant point ce choix, nous devons desirer de la faire, car la premiere charité commence à soy-mesme ; mais ne le pouvant, il faut se resjouir, se complaire, et estre extremement ayse de ce qu’une autre la fait, et ainsi nous aurons mis parfaitement foutes choses en commun *. Autant en faut-il dire pour ce qui regarde le temporel; car pourveu que la maison soit accommodée, nous ne devons pas nous soucier si c’est par nostre moyen ou par un autre. S’il se trouve des petites affections contraires, c’est signe qu’il y a encor du tien et du mien.

(x) Vous demandez en fin si on peut cognoistre si on avance à la perfection ou non. Je responds que nous ne cognoistrons jamais nostre propre perfection, car il nous arrive comme à ceux qui navigent sur mer; ils ne sçavent pas s'ils avancent, mais le maistre pilote, qui scait l'air où ils navigent (Y), le cognoist. Ainsi nous ne pouvons pas juger de nostre avancement, mais ouy bien de celuy d'autruy ; car nous n'osons pas nous asseurer (2), quand nous faisons une bonne action, que nous l'ayons faite avec perfection, d'autant que l'humilité le nous defend. Or, encor que nous puissions juger de la vertu d'autruy, si ne faut-il pourtant jamais determiner qu'une

(x) Lors que nous entendons le signe de l'obeissance nous devons croire que c'est la voix de Nostre Seigneur qui nous appelle, et faut partir tout promptement, encor que nous fussions occupées à travailler pour Dieu, tout ainsi qu'une jeune mariée entendant la voix de son espoux, encor qu'elle fasse quelque chose pour luy, elle quitte tout pour aller oà il l'appelle; et, bien qu'un peu de retardement ne soit pas une infidelité, c'est neantmoins une grande fidelité et une vertu fort agreable à Dieu de ne retarder point du tout. De mesme, il y a mille choses que ne lesfaisant point nous ne pechons pas, mais si nous les faisons nous faisons une bonne vertu : comme de parler bas, marcher doucement, baisser les yeux, [bien] faire la recreation, et choses semblables, qui sont neantmoins fort necessaires pour la bien-seance et recueillement.

(y) qui sçait — l'art de naviger

(2) car nous — ne sommes pas asseurés

*Act., 11, 44, IV, :

personne soit meilleure qu'une autre, parce que les apparences sont trompeuses ; et tel qui paroist fort vertueux à l'exterieur et aux yeux des creatures, devant Dieu le sera moins qu’un autre qui paroist beaucoup plus imparfait. Je vous souhaitte sur toute perfection celle de l'humilité, qui est non seulement charitable, mais douce et maniable ; car la charité est une humilité montante, et l'humilité est une charité descendante. Je vous ayme mieux avec plus d’humilité et moins d’autres perfections, qu'avec plus d'autres perfections et moins d'humilité (2).

(a!) charité descendante. — L'humilité sera au dernier degré de sa perfection quand nous n'aurons plus de propre volonté; par l'humilité fowfe justice est accomplie.

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