‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 98 sur 267 · IX. DE LA MoODESTIE · texte numérisé non relu

IX. DE LA MoODESTIE

O mon Dieu, combien nous coucherions-nous modestement et devotement si nous vous voyions! Sans doute nous croiserions les bras sur nos poitrines avec une grande devotion. La modestie donques nous assujettit tousjours et tout le temps de nostre vie, à cause que les Anges nous sont tousjours presens, et Dieu mesme, pour les yeux duquel nous nous tenons en modestie. Ceste vertu est aussi fort recommandée à cause de l'edification du prochain, et vous asseure que la simple modestie exterieure en a converti plusieurs, ainsi qu'il arriva à saint François, lequel passa une fois par une ville avec une si grande modestie en son maintien que, sans qu'il dist une seule parole, il y eut grand nombre de jeunes gens qui le suivirent, attirés de ce seul exemple, pour estre instruits de luy. (8) La modestie est une

predication muette ; c'est une vertu que saint Paul

recommande fort particulierement aux Philippiens, chapitre quatriesme *, leur disant : Faites que vostre modestie paroisse devant tous les hommes. Et ce qu'il dit à son disciple saint Timothée *, qu’il faut que l' Evesque soit orné, s'entend qu'il soit orné de modestie et non pas de riches vestemens (b), à fin que par son maintien modeste, il baille confiance à chacun de l'aborder, évitant également la rusticité comme la legereté, à fin que donnant la liberté aux mondains de l'approcher, ils ne croyent pas qu'il soit mondain comme eux.

Or, la vertu de modestie observe trois choses, à scavoir, le temps, le lieu et la personne. Car dites-moy, celuy qui ne voudroit point rire à la recreation sinon comme l'on rit hors ce temps-là, ne seroit-il pas importun? Il y a des gestes et des contenances qui seroyent immodestie hors de ce temps-là, qui là ne le sont

(g) de luy. — Il y eut dernierement un Pere Capucin, lequel me monstrant un autre de leurs Religieux qu'il avoit amené avec luy, me dit: Voyez-vous ce Pere, il ne presche ni converse presque avec personne, estant d'une humeur fort retirée, mais pourtant sa seule modestie en a attiré beaucoup d'autres en nostre Religion. (Ms. et Coll.)

(h) ef non fas — de vestemens de soye (Ms. et Coll.)

* Vers. 5.

* I Ep., 111, 2.

Surius, ad diem ) Julii,

134 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

nullement ; de mesme, celuy qui voudroit rire lors que lon est parmi les occupations serieuses, et relascher son esprit comme l'on fait tres-raisonnablement en la recreation, ne seroit-il pas estimé leger et immodeste? L'on doit aussi observer le lieu, les personnes, les conversations esquelles on est, mais tout particulierement la qualité de la personne. La modestie d'une femme du monde est autre que celle d'une Religieuse : une fille qui estant dans le monde voudroit tenir la veué aussi basse comme nos Sceurs, ne seroit pas estimée, non plus que nos Sceurs si elles ne la tenoyent plus basse que les filles du monde. Ce qui est modestie à un homme sera immodestie à un autre homme, à cause de sa qualité ; la gravité est extremement bien-seante à une personne ágée, qui seroit affectée à une plus jeune, à laquelle convient une modestie plus rabaissée et plus humiliée.

Il faut que je vous die une chose que je lisois ces jours passés *, parce qu'elle regarde le discours que nous faisons de la modestie. Le grand saint Arsenius, lequel fust esleu par le Pape saint Damase pour instruire et eslever le fils de l'Empereur Theodose, Arcadius, qui luy devoit succeder au gouvernement de l'Empire, (i) apres avoir esté honnoré plusieurs années en la cour, et autant favorisé de l'Empereur qu'homme du monde, il s'ennuya en fin de toutes ces vanités, bien qu'il ne vescust pas moins chrestiennement qu'honnorablement en la cour, et se resolut de se retirer au desert avec les saints Peres hermites qui y vivoyent : il executa fort courageusement

(i) Theodose desirant, comme tres pieux et catholique qu'il estoit, de bien faire eslever son fils à fin qu'il fust digne Empereur apres luy, s'addressa pour cest effect à saint Damase à fin qu'il luy cherchast un gouverneur capable pour ce faire. Saint Damase luy envoya Arsenius, lequel apres avoir esté plusieurs années en la cour et autant favorisé de l'Empereur qu'aucun autre, à la fin s'ennuyant de toutes ces vanités, bien qu'il luy fust loysible de vacquer aux exercices de pieté et devotion, si est-ce que n'ayant pas accoustumé cest air et façon de vivre, il fit dessein de s'eschapper et retirer dans les deserts et solitudes, en la conversation et compagnie des bons Peres hermites; dessein

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