‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 11 sur 322 · ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DB SALES PRÉDICATEUR XXIII · texte numérisé non relu

ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DB SALES PRÉDICATEUR XXIII

cette station : un renouvellement général des habitants dans la piété, et cette providentielle rencontre avec M" de Chantal d’où, six ans aprés, devait naître l'Ordre de la Visitation. De plus, l'Evéque de Genève contracta dans cette cité des relations d’un haut intérêt au point de vue qui nous occupe. Il fut admis dans l'intimité du président Frémyot et de son fils l'Archevéque de Bourges; celui-ci se constitua le disciple de notre Saint, et obtint de son expérience les conseils résumés dans l'Epistre sur la Predication, qui sera analysée dans la seconde Partie de cette Etude.

L'éloquence et la vertu du Serviteur de Dieu ne furent pas moins admirées à Chambéry pendant les Carémes de 1606 et de 1612 qu'elles ne l'avaient été en Bourgogne; l'assistance nombreuse et lettrée était capable d'apprécier le vrai mérite : on y voyait figurer au premier rang le souverain Sénat de Savoie, la Cour des comptes et la plus ancienne aristocratie du pays. Il fallait un langage qui répondit aux dispositions d'esprit et à la culture de cet auditoire. Aussi, l'Orateur s'appliqua-t-il spécialement à préparer les sermons de ces deux stations, comme on peut surtout en juger par ce qui nous reste du Caréme de 1612 (voir tome VIII, pp. 74-99).

De ces grandes chaires, où il était si fort applaudi, l’Evèque de Genéve passait avec la méme dignité et la méme mansuétude dans celles des plus humbles paroisses de son diocése, qu'il évangélisa toutes au cours de ses visites pastorales ; pendant ces laborieuses tournées, il annoncait tous les jours et souvent plusieurs fois le jour les vérités éternelles. Etait-il obligé de faire quelque voyage hors de la Savoie, ce n'était pas une tréve à son apostolat; car partout on le priait de rompre le pain de la divine parole, et, comme au temps de sa jeunesse, il ne savait se refuser à personne. C'est ainsi qu'en 1603, 1613 et 1622 il précha à Carmagnole, Mondovi, Pignerol, Chieri, Turin et autres villes de Piémont; en 1608 et en 1609 dans la Franche-Comté, en 1614 à Sion en Valais, et souvent à Lyon, notamment en 1615 et en 1621.

Mais nulle autre ville ne fut sous ce rapport aussi

favorisée que Grenoble, qui eut le bonheur d’entendre notre Saint pendant l’Avent de 1616 et le Carême des deux années suivantes. Cette capitale du Dauphiné, gouvernée alors par Lesdiguières, était considérée comme une des places fortes du protestantisme. Le maréchal jouissait d’une autorité presque illimitée, et, bien qu’il n’opprimât pas ouvertement les Catholiques, la tolérance dont il couvrait les agressions de ses coreligionnaires exposait les fidèles à des vexations incessantes et mettait leur foi en péril. Il s'agissait donc de calmer les préventions, d’apaiser les haines, d’exciter le courage et la ferveur des uns, d’éclairer et de convertir les autres. Mais les sympathies de tous étaient acquises d’avance à l'Orateur, et lui ouvraient une grande porte 9) pour la prédication de l'Evangile. Il sut s'en prévaloir, et devant cet auditoire qui lui rappelait celui qui fut l'objet de ses premiers travaux évangéliques, il mit en action toutes les ardeurs de son zéle, toutes les industries de sa charité. Nous en avons la preuve dans ce qui nous est parvenu des Sermons autographes préparés pour ces diverses stations.

« C'estoit une merveille, » dit Charles-Auguste de Sales (3), « comme cet homme apostolique pouvoit suffire et satisfaire à prescher tous les jours, à entendre les confessions et à vacquer aux disputes des poincts de controverse... Sa reputation estoit si grande que plusieurs escrivoyent avec une curiosité nompareille toutes ses predications... et certes ils ne s'ennuyoient nullement de leur travail, parce que le bien-heureux Frangois faisoit tous les jours de nouveaux miracles de doctrine... — Quel homme est cestuy-cy ! » s'écria un savant ecclésiastique en sortant du sermon ; « il traicte si bien de la theologie qu'il faict entendre et comprendre les choses plus difficiles et plus hautes aux femmes et aux hommes de la plus basse condition! » Plusieurs hérétiques renommés par leur savoir et leur influence abjurérent le calvinisme

(1) I Cor., ult., 9.

(3) Histoire, etc., liv. IX.

ETUDE sUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR XXV

à la suite de ces stations. Le maréchal de Lesdiguières qui, malgré les protestations des ministres, les avait attentivement suivies quand ses affaires ne le tenaient pas éloigné de Grenoble, sentit tomber ses préjugés, et, à partir de cette époque, se rapprocha de plus en plus de l'Eglise Romaine, dans laquelle il devait bientôt rentrer.

D'autres succés attendaient à Paris l'homme de Dieu qui dut se rendre une seconde fois dans cette ville en 1618, à la suite du Cardinal de Savoie. La grande réputation qu'il s'était acquise par la publication de l’Introduction a la Vie devote et du Traitté de l'Amour de Dieu, la renommée de ses vertus autant que celle de son éloquence attiraient autour de lui les grands et les petits, les doctes et les illettrés. Loin de se laisser éblouir par cette affluence, notre Saint se crut obligé de parler plus simplement qu'il ne l'avait fait dans aucune autre ville de France, afin de protester par son exemple contre les prétentions au bel esprit dont un grand nombre des ministres de l'Evangile n'étaient pas alors exempts. Et quand on lui faisait quelque représentation à cet égard, il répondait « qu'il n'étoit pas le predicateur du Roy, mais celuy des pauvres (1). » Néanmoins cette méthode tout apostolique fut appréciée ainsi qu'elle méritait de l'étre : les personnages les plus illustres se constituérent les auditeurs assidus de l'humble Prélat qui, en dépit de sa modestie, s'acquit le titre « d'Apótre de la cour. » On se pressait de telle sorte à ses sermons que plus d'une fois la foule qui assiégait l'église dut y pénétrer par les fenétres, ou encore se hisser sur le toit des maisons voisines.

Au retour il précha dans toutes les grandes villes qui se rencontrérent sur sa route. Sans parler d'Orléans qui l'avait possédé plusieurs semaines, Tours, Bourges, Moulins, Lyon, Grenoble l'entendirent successivement. Puis, par des prédications multipliées, le bon Pasteur dédommagea son troupeau des privations que lui avait imposées sa longue absence. Il l'évangélisa sans interruption

(1) Za Vie de tres-illustre Messire François de Sales, Bvesque et Prince de Geneve... par M* de Longue-terre (Lyon, Vincent de Cœursilly, 1624), Partie VIII.

XXVI SERMONS RECUBILLIS

pendant ces trois dernières années, si l’on en excepte un séjour peu prolongé à Lyon au Caréme de 1621, et un autre de trois mois à Pignerol et à Turin au printemps de 1622.

L'infatigable Apótre touchait à la fin de sa carriére. Il avait combattu le bon combat, il avait gardé la foi et ranimé la charité dans l’âme d'un grand nombre; il ne lui restait plus qu'à recevoir la couronne de justice (1). À cette terre de France qu'il avait tant aimée était réservé le privilége de recueillir les derniers accents de sa parole, de recevoir son dernier soupir. Obligé de suivre le duc de Savoie qui allait congratuler Louis XIII de la réduction des protestants du Languedoc, notre Saint fut sur tout le parcours l'objet d'un pieux enthousiasme ; chacun voulait le voir et l'entendre, et, sans compter avec laffaiblissement de ses forces, il donnait satisfaction à tous. Il précha non seulement dans les cités importantes, telles que Lyon et Avignon, mais encore dans de modestes localités, comme Valence, Bourg-Saint-Andéol, le Pont-Saint-Esprit. De retour à Lyon, sans s'accorder le moindre repos, il reprit ses labeurs apostoliques : la cour et la ville l'entendirent encore, et ses Filles de la Visitation furent favorisées de longs entretiens, dont elles nous ont transmis les échos (2). Tant d'efforts épuisérent l'homme de Dieu, et, le 28 décembre, ces lévres éloquentes qui avaient enseigné la sagesse aux rois et aux peuples étaient à jamais silencieuses et scellées par la mort.

Mais non content de rendre éfernelle la mémoire du juste 3), souvent aussi le Seigneur veut qu'il se survive dans ses travaux, et que défunt il parle encore (4). C'est ce qui arriva pour notre glorieux Docteur relativement à ses CEuvres oratoires. Il avait écrit en entier les sermons de sa jeunesse et laissé les notes qui lui avaient servi pour un grand nombre d'autres (5). De leur cóté,

(1) II Tim., ult., 7, 8.

(2) Voir ci-après, pp. 399-416, et tome VI, pp. 388, 389, 407-437. (3) Ps. cxi, 7.

(4) Heb., xi, 4.

(5) Voir l'Avant-Propos du tome VIII, p. x, note (1).

ETUDE sUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR — XXVII

les Religieuses de la Visitation avaient recueilli et conservé avec soin les exhortations que le saint Fondateur leur avait adressées. C'est une gerbe d'une valeur inappréciable qui méritait d’être précieusement serrée dans les greniers du Père de famille pour être mise à la disposition de tout le peuple chrétien (1). Les éditeurs ont rempli ce devoir en apportant tout le soin désirable à la publication des quatre volumes des Sermons de saint François de Sales.

Saint François de Sales Maître de l’éloquence sacrée

On peut être grand prédicateur sans faire école, et par conséquent sans acquérir le titre de maître de l’éloquence sacrée; mais celui qui enseigne excellemment cet art, alors même qu'en pratique il ne serait pas à la hauteur de sa théorie, celui-là est réellement un maitre, dût-il, comme le Cardinal de Bérulle, ne jamais monter dans la chaire de vérité. Francois de Sales a non seulement le mérite d’avoir posé des règles sùres, mais encore celui d’en avoir montré l’application dans ses discours. Il a donc double droit à être cité comme un Maître accompli de prédication évangélique.

Ce n’est pas un jugement personnel inspiré par une

(1) Nous avons dit que les Religieuses de la Visitation n'avaient pas été seules à recueillir les Sermons de leur bienheureux Père. A Dijon, à Grenoble et ailleurs, des hommes distingués les écrivaient à mesure qu'ils tombaient de ses lèvres. Malheureusement ces Manuscrits ne nous sont pas parvenus.

Quant à ceux qui proviennent de l'abbaye de Saint-Germain, on sait ce que nous pensons de leur authenticité. (Voir l'Avant-Propos du tome précédent, note (1), p. vi.)

Enfin, si nous mentionnons ici le Misstonnaire Paroissial dont il sera parlé dans la dernière Partie de cette Etude, c'est seulement pour déclarer que, dans certaines traductions latines de cet ouvrage, les discours dont il se compose sont abusivement attribués à saint Francois de Sales.

XXVIII SBRMONS RECUBILLIS

admiration enthousiaste que nous émettons ici ; l'appréciation des meilleurs critiques a devancé la nótre. Ecoutons M* Freppel (1) : « Je veux bien que ni Francois de Sales, ni Vincent de Paul, ni M. Olier, ni le Cardinal de Bérulle n'aient laissé derrière eux des modèles d'éloquence, comme feront les grands orateurs de la deuxieme moitié du siécle. Non ; mais je ne crains pas de dire que ces quatre hommes ont frayé la route, et élargi les voies. C'est dans leurs écrits, ou du moins c'est à leur école, que se sont formés les premiers maitres de l'éloquence sacrée. l'initiative leur appartient. C'est François de Sales le premier qui, dans son 7raité de la Prédication, proclame en pleine décadence les vrais principes de l'éloquence de la chaire. »

Après avoir dit un mot des trois saints personnages qu'il a nommés à la suite de notre Docteur, l'éminent écrivain se résume comme il suit : « Voilà, Messieurs, tout un courant d'idées saines qui a dû, petit à petit, entrainer l'éloquence sacrée dans une autre voie. Car, ou je me trompe fort, ou vous comprenez sans la moindre peine que cette parole simple, forte, chrétienne, tombant de la bouche d'hommes que le clergé de France honorait comme ses maitres et ses oracles, que cette parole-là eut le privilége de chasser devant elle le pédantisme de l'école, l'érudition fastueuse, la déclamation fleurie qui depuis de longues années avaient prévalu dans la chaire. Que fallait-il faire, en effet, pour lui rendre son véritable ton ? opposer à ses défauts les qualités contraires; laisser parler le cœur, là où on ne faisait parler que l'école, substituer à un style enflé de citations profanes un style nourri de l'Ecriture et des Péres, faire tomber un faux goût d'éloquence sous la simplicité chrétienne. Pas autre chose. Or, ces maximes si simples en apparence et si fécondes, je les trouve sous la plume ou sur les lévres des grands hommes dont je parle. »

Il serait peut-être plus juste de dire que saint Vincent de Paul et le Cardinal de Bérulle, aussi bien que

(1) Ouvrage cité p. vi, XI* Leçon.

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