L. POUR LA FÉTE DE SAINT Luc
requisition beaucoup d'humilité et d'amour, elle accorda tout bonnement et simplement ce qu’on luy requeroit. Nostre glorieux Saint la regarda donques plusieurs fois à fin de bien imprimer en son imagination, et encores plus dans son cœur, la forme et les traits de la face de cette sainte Dame, pour la mieux rapporter au naturel sur son tableau d'attente, à la consolation de tous les mortels.
O mon Dieu, que de suavités receut ce Saint en son interieur, arrestant sa veué sur le front de la bienheureuse Vierge ; et non seulement sur le front, ains aussi sur tout ce doux et beni visage. Quelle pudicité virginale y apperceut-il ! Que si les filles, pour peu qu'elles soyent de bon naturel, monstrent leur pudeur en leur face, rougissant pour la moindre parole qu’on leur dise, o Dieu, quelle pensez-vous devoit estre celle qui se voyoit en la face de cette sainte Vierge lors qu’elle estoit regardée de son peintre ? Que d'admirables vertus il descouvrit en ce pudique et chaste regard! Quel contentement de considerer celle qui est plus belle que le Ciel ou que la plaine diaprée de la varieté de tant de fleurs, et qui surpasse en beauté les Anges et les hommes ! Mais qui pourroit penser l'humilité avec laquelle saint Luc la pria de le regarder, et la douceur et simplicité avec laquelle Nostre Dame le fit? O que de lumieres il receut par ce regard sacré, que son cœur demeura enflammé de son amour, que de connoissances il tira quand les yeux de cette douce Vierge s’arresterent sur luy! Ils imprimerent alors en son cœur un si grand amour de la pureté qu'il y persevera constamment tout le temps de sa vie et garda le celibat.
Comme nous avons dit, il receut aussi cette esgalité et fermeté d’esprit qui reluisoit singulierement en la Sainte Vierge; c'est pourquoy on a veu toutes ses entreprises accompagnées d'une admirable constance et perseverance au bien une fois commencé *. Ce qu'il fit à l'endroit de saint Paul, lequel il ne quitta point, ains le suivit par tout, autant en l'adversité comme en la prosperité, parmi les chaisnes et les persecutions. Or, quoy que ce grand Apostre estant en prison et escrivant à son cher disciple
* Cf. supra, p. 121.
* [I Tim.,ult., 9-15.
* Cf. I Petri,ult.,13.
* II Cor., xn, 5.
* Lucæ, 1, $5, 3.
*Cf.Constit. XXII.
* Cap. t, 1.
Timothée pour se consoler avec luy, le saluast luy disant : Je suis icy tout seul, ce n'est pas qu'il fust le seul qui creust en Jesus Christ, car il y en avoit plusieurs, mais il vouloit signifier qu'il estoit seul dans les fers. Il luy mandoit encores comme deux qui estoyent venus avec luy l'avoyent quitté, ne l'ayant voulu suivre en la prison, et que Ze seul Luc demeuroit avec luy. Il ne dit pas seulement : Luc est avec moy ; mais : Le seul Luc est avec moy *. En quoy il monstre la grande consolation qu'il ressentoit en son ame de la constance avec laquelle ce sien disciple l'accompagnoit. Or, quand il escrivit cecy, l'Eglise estoit grandement persecutée, d'autant qu'elle estoit captive à Rome comme dans une autre Babylone *. O Dieu, quelle suavité recevoit aussi nostre glorieux Saint de la compagnie de saint Paul! combien de secrets luy reveloit-il, luy qui avoit esté ravi jusques au Iroisiesme Ciel*!Il est certain que saint Luc avoit beaucoup appris de cet Apostre, car mesme en ses escrits il dit * qu'il n'a pas veu tout ce qu'il rapporte, mais bien qu'il l'a ouy.
Je finis, mais avant je vous diray encores cecy, que la Sainte Vierge enseigna entre autres choses à cet Evangeliste la sainte humilité tant necessaire aux Religieuses, particulierement aux Filles de la Visitation qui ont une obligation particuliere à la prattique de cette vertu *. Saint Luc n'a pas esté seulement instruit de saint Paul, mais encores de nostre divine Maistresse, laquelle luy apprit à escrire avec un style humble, quoy que plein d'une admirable science, et à traitter des mysteres bas et cachés, comme de celuy de la Nativjté de Nostre Seigneur, faisant voir ce petit Enfant dans les langes et maillots, parmi le foin et la paille. Il parle de la Visitation de Nostre Dame et de plusieurs autres choses qui appartiennent à sa vie. Il a donques esté l'Evangeliste de cette glorieuse Vierge, et a plus escrit d'elle que nul autre. Il ne commence point son Evangile comme saint Jean qui dit tout au debut *: In principio erat Verbum; ce qui ne peut estre bien compris des hommes, ains des Anges seulement. Mais il rapporte dans le sien des