LV. Pour LE I° DIMANCHE DE CARÉME
Hé, ne vous troublez point et ne faites point ces chimeres d’apprehension de ne pouvoir accomplir ce à quoy vous vous estes obligées, puisque vous estes armées et environnées de la verité de Dieu et de sa parolle; car vous ayant appellées à cette maniere de vie et en cette maison, pourveu que vous marchiez simplement en vostre observance, il vous fortifiera et vous donnera la grace de perseverer * et de faire ce qui est requis pour sa plus grande gloire et pour vostre plus grand salut, c'est à dire vostre plus grande felicité.
Ne vous estonnez donques point, et ne faites pas comme les paresseux qui se troublent quand ils se resveillent la nuit par l'apprehension que le jour viendra bien tost auquel il faudra travailler. Les paresseux et coüards apprehendent tout et trouvent toutes choses dures et difficiles, et cela parce qu'ils s'amusent plus à penser à la niaise et lasche imagination qu'ils se sont forgée de la difficulté future, que non pas à ce qu'ils ont presentement à faire. Oh, disent-ils, si je m'adonne au service de Dieu il me faudra tant travailler pour resister aux tentations qui m’attaqueront! Vous avez bien rayson, car vous n'en serez pas exempts, d'autant que c'est une regle generale que tous les serviteurs de Dieu sont tentés, ainsy que l'escrit saint Hierosme en cette belle epistre qu'il addresse à sa chere fille Eustochium *.
À qui voulez-vous, je vous prie, que le diable presente ses tentations sinon à ceux qui les mesprisent ? Les pecheurs se tentent eux mesmes, le demon les tient desja pour siens : ils sont ses confederés parce qu'ils ne rejettent point ses suggestions, ains au contraire ils les cherchent et la tentation reside en eux. Au monde le diable ne se travaille pas beaucoup pour tendre ses embusches; mais és lieux retirés, c'est là où il pense avoir un grand gain en faisant descheoir les ames qui s'y enferment pour servir plus parfaittement la divine Majesté. Saint Thomas s'esmerveilloit grandement dequoy les plus grans pecheurs s'en alloyent par les rues, rians et joyeux comme si leurs pechés ne leur pesoyent point sur la conscience *. Et qui ne s'en estonneroit? voir une ame hors de la
* I Cor, 1, 7, 8; I Thess. ult, a4. ?
* Bpist. cvim, $ 18.
* S. Thom. a Villanova,concioin Fer.
iv post. Dom. Ism
Qpadr., sub finem,
* Ephes.,ult., 11-16.
* Cf. Prov., vi, 9; Rom., xi, n. 9;
grace de Dieu se resjouir! O que leurs joyes sont vaines et leurs allegresses trompeuses, car elles sont suivies des douleurs et des regrets eternels. Laissons-les, je vous prie, et retournons à cette crainte des paresseux.
Ils sont tousjours à se lamenter ; et de quoy ? Dequoy, dites-vous, helas! il faut travailler ; et cependant je pensois qu'il suffisoit de s'embarquer en la voye de Dieu et en son service pour se reposer. Mais ne scavez-vous pas que la faineantise et l'oysiveté fit perir le pauvre David en la tentation? Vous voudriez, à l'adventure, estre de ces soldats de garnison lesquels ont tout à souhait dans une bonne ville : ils sont joyeux, ils sont maistres de la maison de l’hoste, ils couchent dans son lit et font bonne chere ; ils s'appellent neanmoins soldats, faisans des vaillans et courageux tandis qu'ils ne vont point à la bataille ni à la guerre. Mais Nostre Seigneur ne veut point de ces guerriers en son armée, il veut des combattans et des vainqueurs, et non pas des faineans et des coüards ; il a voulu estre tenté et attaqué luy mesme pour nous donner exemple.
Hé, ne craignez rien, je vous prie, puisque vous estes environnés de l'armeure de la verité et de la foy *. Levez-vous de vostre lit, paresseux, car il est temps *, et ne vous espouvantez pas du travail de la journée, car c'est une chose ordinaire que la nuit estant donnée pour le repos, le jour qui vient apres est destiné au travail. Sortez, de grace, de vostre coüardise, et mettez bien avant en vostre esprit cette verité infaillible que tous doivent estre tentés, que tous se doivent tenir prests pour combattre à fin de remporter la victoire. Puisque la tentation a une merveilleuse force sur nous quand elle nous trouve oyseux, travaillons donques et ne nous lassons point, si nous ne voulons perdre le repos eternel qui nous est preparé pour nous recompenser de nos travaux. Confions-nous en Dieu, qui est nostre « Pere tout puissant, » en la vertu duquel toutes choses nous seront rendues faciles, quoy que d'abord elles nous espouvantent
un peu. La deuxiesme crainte nocturne est, ainsy que dit saint