‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 161 sur 322 · LV. Pour LE 1°" DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LV. Pour LE 1°" DIMANCHE DE CARÉME

Cette divine lumiere a tellement esclairé nostre coeur qu'il luy est advis qu'il voit tout à descouvert celuy du Sauveur, lequel distille goutte à goutte une liqueur si suave et un parfum si odoriferant que cela ne peut estre assez estimé par cette amante qui languit tousjours de son amour *. Elle ne voudroit pas que personne vinst troubler son repos, lequel en fin se termine en une vaine complaisance qu'elle prend en iceluy ; car elle admire la bonté de Dieu, mais en elle et non pas en Dieu, la suavité de Dieu, mais en elle mesme. La solitude est une chose fort desirable en ce temps là, ce luy semble, pour jouir à souhait de la divine presence sans divertissement quelconque ; mais elle la souhaitte non point pour la gloire de Dieu, ains pour la satisfaction qu'elle ressent en recevant en elle ces douces caresses et saintes douceurs qu'elle voit provenir de ce cœur bien aymé du Sauveur.

Voyla comme l'esprit du midy deçoit les ames, se transfigurant en ange de lumiere *, pour les faire tresbucher et amuser autour de leurs cónsolations et vaines suavités par la complaisance qu'elles tirent de ces tendretés et gousts spirituels. Mais quiconque sera armé du bouclier de la verité et de la foy surmontera ces ennemis aussi genereusement que tous les autres : ainsy l'asseure David *.

Je ne doute nullement qu'il ne s'en trouve davantage qui desirent plustost la fin de cet Evangile que le commencement. Il est dit en effect * que Nostre Seigneur ayant surmonté son ennemy et rejetté ses tentations, les Anges vindrent et luy apporterent à manger des viandes celestes. O Dieu,quel playsir de se trouveravec le Sauveur en ce festin delicieux ! Mes cheres ames, nous ne serons jamais capables de luy tenir compagnie en ses consolations, ni d'estre appellés à son banquet celeste si nous ne sommes compagnons de ses peines et souffrances *. Il jeusna quarante jours, et les Anges ne luy apporterent à manger qu'au bout de la quarantaine. Ces quarante jours, ainsy que nous disions tantost, representent la vie du Chrestien et d'un chacun de nous: ne desirons donques point ces consolations qu'au bout de nostre vie, mais

* Cant., v, 8.

* II Cor,, xt, 14.

* In eodem Ps. xc,

yx. 5, 6.

* Matt., 1v, 11.

* II Cor., 1, 7.

* Vide supra, p.198.

214 SERMOXS RECUEILLIS

amusons-nous à nous tenir fermes pour resister aux rudes attaques de nos ennemis, car, veuillons-nous ou non, nous serons tentés. Si nous ne combattons nous ne serons pas vainqueurs, et partant nous ne meriterons pas la couronne de l'immortelle gloire que Dieu nous prepare si nous demeurons victorieux et triomphans *.

Ne craignons point la tentation ni le tentateur, car si nous nous servons du bouclier de la foy et de l'armeure de verité il n'aura point de pouvoir sur nous. Nous n'apprehenderons pas non plus les craintes nocfurnes qui sont de trois sortes, ni moins les vaines esperances d'estre ou vouloir estre des saints dans trois moys. Nous eviterons aussi l'avarice spirituelle et l'ambition qui nous apportent tant de detraquement au cœur et tant de retardement en nostre perfection ; l'esprit du midy n'aura nul pouvoir de nous faire descheoir de la ferme et invariable resolution que nous avons prise de servir Dieu genereusement et le plus parfaitement qu'il se peut en cette vie, apres laquelle nous irons jouir de luy, qui soit beni. Amen.

SERMON POUR LE JEUDI

Page 1