LVI. POUR LE JEUDI APRÈS LE 1°° DIMANCHE DE CARÉMB
Or, quand on dit que cette foy est grande l'on ne veut pas signifier qu'elle a quatorze ou quinze aunes de long ; o non, il ne le faut pas entendre comme cela. Elle est grande à cause des bonnes œuvres qu'elle opere, et aussi pour la multitude des vertus qui l’accompagnent, lesquelles elle gouverne, faisant comme une reyne qui travaille pour la defense et conservation des divines verités *. Et en ce que ces vertus luy obeissent, elle monstre son excellence et grandeur, tout ainsy que les rois ne sont pas grans seulement quand ils ont plusieurs provinces et de nombreux sujets, ains quand avec cela ils ont des sujets qui les ayment et leur sont sousmis. Que si, avec toutes leurs richesses, leurs vassaux ne tenoyent compte de leurs ordonnances ni de leurs lois, l’on ne diroit point qu'ils sont grans rois mais tres petits. Ainsy la charité unie à la foy n'est pas seulement suivie de toutes les vertus, ains comme reyne elle leur commande, et toutes obeissent et combattent pour elle et selon son gré : de là vient la multitude des bonnes operations de la foy vivante.
En troisiesme lieu, il y a une foy veillante qui depend encores de son union avec la charité ; mais il y en a aussi une qui est endormie, pesante et lethargique, et celle cy est contraire à la veillante. Elle est lasche à s'appliquer à la consideration des mysteres de nostre Religion, elle est toute engourdie, d’où il s'ensuit qu'elle ne penetre point les verités revelées ; elle les void bien et les entend parce qu'elle n'a pas les yeux tout à fait fermés, d'autant qu'elle ne dort pas, mais elle est dormante ou assoupie. Elle ressemble à ces gens tout endormis lesquels, quoy qu'ils portent les yeux ouverts, ne voyent toutefois presque rien, et encores qu'ils oyent parler ne scavent ni ne comprennent ce que l'on dit. Pourquoy ? Hé, parce qu'ils sont tout engourdis par le sommeil. Ainsy cette foy dormante a bien les yeux ouverts, car elle croit les mys. teres, elle entend assez ce que l'on en declare; mais c'est aveo je ne sçay quelle pesanteur et engourdissement qui l'empesche de comprendre ce qu'il en est. Cette foy ressemble encores à ces personnes qui ont l'esprit lourd
* Cf. Tr. de PAm. de Dien, 1. II, c. xiv, L VIII, c. vi, 1. XI, cc. v, IX.
* III Esdras, iv, 36.
Cf. tom. VII hujus Edit., p. 320, ettom. VIII, p. 17.
* Cf. supra, pp. 203,
et songear : à la verité, elles ouvrent les yeux, vous les verrez bien pensives et, ce semble, attentives à quelque chose, mais elles ignorent que c'est. De mesme en est-il de ceux qui ont la foy dormante : ils croyent tous les mysteres en general, mais demandez-leur ce qu'ils en entendent, ils n'en scavent rien; et leur foy estant ainsy endormie est en grand danger d'estre assaillie et seduite par plusieurs ennemis, et mesme de tomber en de perilleux precipices.
Mais la foy veillante fait non seulement de bonnes operations comme la vivante, ains elle penetre et comprend avec subtilité et promptitude les verités revelées ; elle est active et diligente à rechercher et embrasser ce qui la peut aggrandir et fortifier;elle veille et appercoit de fort loin tous ses ennemis; elle est tousjours aux aguets pour descouvrir le bien et eviter le mal; elle se garde de ce qui pourroit servir à sa ruine, et, comme veillante, elle marche fermement et s'empesche aysement de tomber en des precipices. .
Cette foy veillante est accompagnée des quatre vertus cardinales : elle a la force, la prudence, la justice, la temperance; elle s'en sert comme d'une cuirasse d'armes pour donner la fuite à ses ennemis, et demeure parmi iceux ferme, invincible et inebranlable. Sa force est si grande qu'elle ne redoute rien, parce que non seulement elle est forte, mais parce qu'elle connoist cette force et sur quoy elle est appuyée, qui est la Verité mesme. Or, il n'y a rien de si fort que la verité * en laquelle consiste la vaillance de la foy *. Les hommes ont bien cette force, ils ont puissance et seigneurie sur tous les animaux ; mais parce que nous ne connoissons pas qu'elle est en nous, il s'ensuit que nous craignons comme foibles et coüards, et fuyons comme des lourdeaux devant les bestes. La force de la foy, au contraire, consiste en partie en ce qu'elle la connoist ; de là vient qu'elle s'en sert aux occasions et met en fuite tous ses ennemis.
Elle employe la prudence pour acquerir ce qui la peut fortifier et augmenter ; elle ne se contente pas de croire toutes les verités revelées par Dieu et declarées par