LVI. Pour LE JEUDI APRÈS LE 1°" DIMANCHE DE CARÉMB
l'Eglise, ce qui est necessaire pour estre sauvé, mais elle veille pour, de plus en plus, en descouvrir de nouvelles; et non seulement cela, ains aussi les penetre à fin d’en tirer le suc et la moëlle dont elle se nourrit, se delecte, s'enrichit et s'aggrandit. Or, cette prudence n'est point comme celle de plusieurs mondains,qui sont fort soigneux d'amasser des biens, des honneurs et tels autres fatras qui les enrichissent et relevent aux yeux des hommes, mais qui ne leur proffitent de rien pour la vie eternelle. Fausse prudence que celle cy ! car bien qu'elle me fist gaigner les villes, les principautés et royaumes, de quoy me proffitera-t-elle si avec cela je suis damné *? Que me servira ma vaillance si je n'use d'icelle que pour acquerir les choses transitoires de cette vie mortelle ? Certes, quand je serois le plus fort et prudent homme du monde, si je ne me sers de cette vaillance et prudence pour la vie eternelle cela n'est rien.
Neanmoins il y a tant de prudence humaine! L'on en prend en mille et mille facons, et certes nous voyons que la plus grande partie de nos maux ne viennent que de cette fausse prudence. Mais ne parlons à cette heure que de celle de la foy. La pluspart des hommes Chrestiens qui ont la foy (car il la faut avoir pour estre tels) croyent tout ce qu'il faut croire pour estre sauvés. Hé bien, vous le serez, dit saint Bernard *, si vous croyez et faites ce que la foy vous enseigne estre requis pour obtenir la vie eternelle. Il faut peu de chose pour estre sauvé : croire tous les mysteres de nostre Religion et garder les commandemens de Dieu *. La prudence de ces mondains s'en contente, et ne veut rien faire davantage que ce qui est necessaire pour avoir la vie eternelle et fuir ce qui leur peut causer la damnation. Vous ne travaillez donc pas pour Dieu ains seulement pour vous mesme, puisque vostre prudence ne s'estend pas plus avant qu'à faire ce que vous scavez qui vous peut empescher de vous perdre. Vous n'estes pas de ces serviteurs veillans * qui ont tousjours /'a?l ouvert sur les mains de leur maistre*, qui sont grandement soigneux et vigilans à faire tout ce qu'ils scaventluy pouvoir rendre leurs services aggreables.
* Cf. Matt., xvi, 26.
* Sermo xxrv in Cant., sub finem, et ubipagina versa.
* Matt., xix, 16, 17; Marc., ult., 16; Heb., x1, 6.
* Luce, xi, 37.
* Ps. cxx, 2.
* Cf. supra, p. 131.
* Matt., xxv, 21,33.
*DePræcept.et Dis-
s.,c.xv (al.xix).
f. Les Entretiens,
tom. VI hujus Edit.,
[à 189, (g’}, et tom.
III, p. 10.
* Matt., xxv, 30.
Ils monstrent bien par là qu'ils ne travaillent pas pour eux, ains pour l’amour qu'ils portent à leur maistre ; car ils employent toute leur prudence non seulement à remplir leur devoir envers iceluy, mais encores à faire tout ce qu'ils descouvrent luy aggreer *. Ceux cy sont des serviteurs fidelles *, ils auront donc Za vie eternelle, et de plus une grande gloire et suavité en la presence et jouissance de la divine Majesté.
Il y en a plusieurs, escrit saint Bernard *, qui disent : Je garde les commandemens de Dieu. Hé bien, tu seras sauvé, voyla ta recompense. Je ne suis point larron. Tu ne seras pas pendu, voyla ta recompense. Je n'ay point fait d'homicide. Tu ne seras pas tué, voyla ta recompense. je n'ay deshonnoré personne. Tu ne seras pas deshonnoré, voyla ta recompense. Je fais ce que je scay qu'il faut faire pour estre sauvé. Hé bien, tu auras /a vie eternelle, voyla ta recompense ; mais tu seras pourtant reputé un serviteur inutile *. Or,la foy veillante n'agit pas ainsy ; elle sert Dieu non en serviteur mercenaire, mais fidelle, car elle employe toute sa force, prudence, justice et temperance à faire tout ce qu'elle sçait et connoist estre aggreable à nostre Seigneur et Maistre. Elle n'observe pas seulement ce qui est requis pour le salut, mais elle recherche, embrasse et prattique fidellement tout ce qui la peut plus approcher de son Dieu.
Il y a une cinquiesme qualité de la foy, qui est d'estre attentive.Cette foy attentive est tres grande et excellente, car outre qu'elle est vivante et veillante, elle vient, par cette attention, au plus haut point de la perfection. C'est celle-cy qu'avoit la Chananée ; voyons donques un peu comme la foy de cette femme est grande à cause de cette attention. Nostre Seigneur traversant Jes confins et frontieres de Tyr et de Sidon,et se voulant cacher pour ne pas manifester sa gloire, il cuyda se retirer dans une mayson à fin de n'estre point veu ou apperceu ; car sa renommée allant de jour en jour croissant, il estoit suivi d'une grande multitude de peuple qui estoit attiré par les miracles et œuvres merveilleuses qu'il faisoit. Se voulant donques cacher, il entra dans une des maysons qui estoyent là