‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 166 sur 322 · LVI. Pour LE JEUDI APRÈS LE 1 DIMANCHE DE CARÉMB · texte numérisé non relu

LVI. Pour LE JEUDI APRÈS LE 1 DIMANCHE DE CARÉMB

aupres. Mais voyci une femme payenne qui se tenoit aux escoutes, qui veilloit et prenoit soigneusement garde quand passeroit le Sauveur, duquel elle oyoit tant de merveilles. Elle estoit en attention comme un chien qui est attentif ou mis en relay pour guetter la proye qui doit s'eschapper par là *; car c'est ainsy que l’on peut interpreter les paroles de saint Marc *, qui est un de ses Evangelistes. |

Lors que Nostre Seigneur passoit, ou qu'il entroit, ou qu'il fut entré en la mayson, ou bien quand il en fut sorti (cecy est une dispute *, mais je n'en veux pas parler icy ; pour moy je crois que cela advint lors qu'il fut dans cette mayson), la Chananée, qui estoit en attente pour saisir sa proye, vint luy presenter sa requeste et s'escria : Seigneur, fils de David, ayez pitié de moy, car ma fille est cruellement travaillée du diable. Voyez un

peu la grande foy de cette femme : elle demande seule-

ment à nostre divin Maistre qu'il aye pitié d'elle, et croit que s'il en a pitié cela sera suffisant pour guerir et delivrer sa fille qui estoit travaillée du malin esprit. Sa foy n'eust point esté si grande si elle ne se fust rendue attentive à ce qu'elle avoit ouÿ dire de Nostre Seigneur et à ce qu'elle en avoit conceu. Ceux qui le suivoyent ou qui demeuroyent és maysons prochaines de celle où il s'estoit retiré, avoyent bien veu et entendu parler des merveilles et des miracles qu'il operoit, par lesquels il confirmoit la doctrine qu'il enseignoit ; ils avoyent autant de foy que la Chananée, car une grande partie croyoit de luy ce qui s'en disoit, mais leur foy n'estoit pas si grande que celle de cette femme parce qu'elle n'estoit pas attentive comme la sienne.

Nous voyons communement cecy parmi le vulgaire des hommes du monde. Voyla des personnes qui se trouvent en une compagnie en laquelle on s'entretient de bons devis et de choses belles et saintes : un homme avaricieux entendra bien ce que l'on dit, mais au partir de là, demandez-luy ce dont on a parlé en cette conversation, il n'en sçaura rapporter un mot. Et pourquoy ? Parce qu'il n'estoit pas attentif à ce qui se disoit, son attention estoit

*Cf.tom.VIII hujus

Edit., pp. 269, 270.

* Cap. vii, 24-29.

* Vide Maldonat., Comm. in Matt., xv, 23.

dans son tresor. Un voluptueux tout de mesme ; car bien qu'il escoute, ce semble, ce dequoy l'on devise, neanmoins il ne se resouviendra de rien parce qu'il est plus attentif à sa volupté que non pas à ce dont on discourt. Mais s'il se trouve quelqu'un qui mette toute son attention à entendre ce qui se dit, o celuy cy rapportera fort bien ce qu'il aura ouy. Pourquoy voyons-nous que l'on fait si peu de proffit des predications ou des mysteres que l'on nous explique ou enseigne, ou de ceux que l'on medite ? C'est parce que la foy avec laquelle nous les entendons ou meditons n'est pas attentive ; de là vient que nous les croyons bien, mais ce n'est pas avec une aussi grande asseurance. La foy de la Chananée n'estoit pas de la sorte. O femme, que ta foy est grande, non seulement à cause de cette attention avec laquelle tu oys et crois ce que l'on dit de Nostre Seigneur, mais encores à cause de l'attention avec laquelle tu le pries et luy presentes ta requeste. Il n'y a point de doute que l'attention que nous apportons pour comprendre les mysteres de nostre Religion et celle avec laquelle nous les meditons et contemplons ne rendent nostre foy plus grande.

Mais qu'est-ce que oraison et meditation ? Il semble que ces mots-là soyent venus de l'autre monde; peu de gens les veulent entendre. Voyez-vous que c'est que meditation ou contemplation ? C'est en un mot la priere. Faire oraison c'est prier ; et prier avec attention, c'est avoir la foy vive, veillante, attentive comme la Chananée. Cette foy ou priere attentive est suivie et accompagnée d'une grande varieté d'autres vertus marquées en la Sainte Escriture ; mais parce qu'il y en a un nombre innombrable, je me contenteray de vous toucher celles qui sont les plus propres pour vous autres et qui reluisent tout particulierement en la priere de la Chananée. Donques les vertus particulieres dont cette femme accompagna sa requeste furent quatre : la confiance, la perseverance, la patience et l'humilité, sur chacune desquelles je vous diray un mot, car je ne veux pas estre long.

Elle avoit la confiance, qui est l'une des principales conditions qui rendent nostre priere grande devant Dieu,

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