‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 167 sur 322 · LVI. Pour LE JEUDI APRES LE 1° DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LVI. Pour LE JEUDI APRES LE 1° DIMANCHE DE CARÉME

Seigneur, dit cette femme, ayez pitié de moy parce que ma fille est extremement tourmentée du diable. (Cecy est une phrase françoise laquelle nous represente le latin male vexatur.) C'est comme si elle eust voulu dire : Cet esprit malin la travaille cruellement et excessivement, et pour ce ayez pitié de moy. Grande confiance que celle cy ! elle croit que si le Seigneur a pitié d’elle, sa fille sera guerie. Elle ne doute ni de son pouvoir ni de son vouloir, car, s'escrie-t-elle, ayez seulement fitie de moy. Je scay, vouloit-elle dire, que vous estes si doux et benin à tous, que je ne fais nul doute que vous priant d'avoir pitié de moy vous ne l’ayez, et si tost que vous l'aurez ma fille sera guerie.

Certes, le plus grand defaut que nous ayons en nos prieres et en tout ce qui nous arrive, specialement en ce qui regarde les tribulations, c'est nostre peu de confiance; de là vient que nous|ne meritons pas de recevoir le secours tel que nous le desirons ou demandons. Or, cette confiance accompagne tousjours la foy attentive, qui est grande ou petite selon la mesure de la confiance. Saint Pierre et les autres Apostres estans dans la nacelle avec leur Seigneur, et voyant la fempeste s'eslever, commencerent à craindre et invoquer l'assistance d'iceluy ; et en cela ils faisoyent bien, car c'est à luy à qui nous devons recourir et de qui nous devons attendre tout nostre secours. Mais lors qu'ils virent la mer s'enfler tousjours plus et leur bon Maistre qui dormoit, ils s'esmeurent grandement et s'escrierent : Seigneur, sauveq-nous, nous berissons. Et le Sauveur les reprint et leur dit : Hommes de petite foy *; comme s'il eust voulu signifier : Que vostre foy est petite, d'autant qu'en cette occasion en laquelle vous deviez la monstrer davantage vous manquez de confiance; or, parce que la confiance qui vous reste est petite, vostre foy l'est aussi.

Mais la Chananée eut une grande confiance quand elle fit sa priere, voire mesme parmi les bourrasques et les tempestes, qui ne furent point suffisantes pour esbranler tant soit peu cette confiance ; car elle l'accompagna de la perseverance par laquelle elle continua fermement à

* Matt., vin, 24-26.

Cf. supra, p. 203.

*Cf. Les Entretiens, tom.VI hujus Edit.,

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crier : Seigneur, fils de David, ayez pitié de moy. Et ne disoit-elle rien autre chose ? Non, elle n’avoit d’autres paroles en la bouche que celles cy, et persevera à s'en servir tout le temps qu'elle cria apres Nostre Seigneur. Grande vertu que cette perseverance! Si vous eussiez demandé à ce bon Religieux de saint Pacome qui estoit jardinier, s’il ne feroit rien autre chose que le jardin et des nattes ou stolles : Rien autre, eust-il respondu. Ce fut son occupation dés son entrée au monastere, et il ne pretendoit point avoir d'autre office tout le reste de sa vie *. Quelle perseverance que celle cy !

Cependant quand je parle de la perseverance je n'entens pas traitter de cette perseverance finale que nous devons avoir pour estre sauvés, ains de celle qui doit accompagner nostre priere. Qu'il y a peu de gens qui comprennent bien en quoy elle consiste ! Vous verrez des jeunes filles qui ne font que de naistre à la devotion, et encores des hommes (mais ne parlons pas de ceux cy, ne parlons pour maintenant que des filles, puisque c'est à des filles que je m'addresse); l'on en verra donc qui ne font que commencer à prier et suivre Nostre Seigneur, lesquelles demandent et veulent ja avoir des gousts et consolations, et ne peuvent point perseverer en la priere qu'à force de douceurs et de suavités. Helas! si l'on a quelques degousts à l'oraison, si Dieu nous retire ou soustrait la suavité ou facilité ordinaire que nous y avions, on se plaint, on s'afülige et on dit : C'est que je ne suis point humble, Dieu n'a que faire de m'entendre, il ne me regardera point, car il ne regarde que les saints, et que sçay-je ? telles autres niaiseries et mille pensées que l'on entretient pour se laisser aller à l'ennuy et au descouragement. On se lasse de prier, avec cette secheresse et cet abattement de cœur ; et que veut-on ? Des extases, des ravissemens, des suavités et consolations. Si Dieu ne donne promptement ce qu'on luy demande, ou qu'il ne nous monstre qu'il nous escoute, on perd courage, on ne peut perseverer en l'oraison, on quitte tout là.

Ce n'est pas ainsy qu'a fait la Chananée, car bien qu'elle vist Nostre Seigneur ne tenir compte de sa priere,

LS

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