LVI. POUR LE JEUDI APRÈS LE 1** DIMANCHE DE CARÈME
d'autant qu'il ne luy respondoit rien et sembloit quasi qu'il fist en cela une injustice, neanmoins cette femme persevera de crier apres luy, tellement que les Apostres furent contraints de luy dire qu'il la congediast parce qu'elle ne faisoit que crier apres eux. Sur ce, les uns pensent que, voyant que le Sauveur ne [uy respondott rien, elle s'addressa aux Apostres pour leur demander d'interceder pour elle; voyla pourquoy ils dirent : Elle ne fait que crier apres nous. D'autres croyent qu'elle ne les pria point, ains qu'elle cria tousjours apres Nostre Seigneur *. Mais je ne veux pas m'arrester icy ; pour moy je tiens cette derniere opinion, et que quand les Apostres dirent : Seigneur, congediez-la, ou bien, renvoyez cette femme, car elle ne fait que crier apres nous, ils vouloyent signifier apres vous, car c'estoit bien crier apres eux que de crier apres leur Maistre.
Neanmoins, quoy que Nostre Seigneur fist la sourde oreille à tout cela, elle ne laissa de continuer son oraison accoustumée ; en quoy elle monstra sa perseverance, car ce n'est point une petite vertu que de perseverer à faire tousjours une mesme priere et de mesmes exercices. Et quelle priere ferons-nous tousjours ? Nostre Seigneur l'a dictée de sa propre bouche *: Dites : Nostre Pere qui estes és cieux. Et la ferons-nous chaque jour, n'en feronsnous point d'autre? Non, je ne dis pas cela ; mais Dieu ne vous en enjoint point d'autre. Je scay bien que ce n'est pas mal fait de diversifier ses oraisons et meditations, car l'Eglise mesme nous l'enseigne en la varieté de ses Offices ; mais outre ces prieres là, vous en ferez une quotidienne, laquelle il faut reciter non seulement apres Laudes, Prime et Vespres,ains souventefois le jour. Et quelle sera-t-elle ? Nostre Pere qui estes ès cieux. O que l'on seroit heureux si l'on accompagnoit la priere de cette perseverance ; si lors qu'on a des degousts, des secheresses en icelle, lors que la suavité de l'oraison nous est soustraite, l'on perseveroit à prier sans se lasser ni se plaindre ni rechercher d'en estre delivré, se contentant
parmi cela de crier sans cesse :. Seigneur, fils de David,
ayez pitié de moy.
* Vide Maldonat., Comm., in Matt., xv, 23.
* Matt., vi, 9-13; Luca, xr, 2-4.
* De Finibus, 1. I, c. xvin.
Ciceron, en quelque lieu de ses escrits, mais je ne scay pas oü *, dit par forme de proverbe, qu'il n'y a rien qui ennuye tant le voyageur qu'un long chemin quand il est plain, ou un court quand il est tout raboteux et montueux (il ne me souvient pas de ses mesmes mots). Il adjouste plusieurs autres choses, mais pourtant c'est cecy qu'il veut signifier, que c'est une chose bien difficile que la perseverance. Le voyageur, encores qu'il marche par un beau et plain chemin, si est-ce que sa longueur l'ennuye, et quand il voit arriver la nuit il se fasche et s'inquiete ; en fin, il prendroit certes plus de playsir que ce chemin fust diversifié de quelque vallée ou colline. Comme aussi ]e chemin raboteux ou montueux, quoy qu'il soit court, fatigue et lasse le pelerin, d'autant qu'il faut tousjours faire une mesme chose. Mais il est court. Il n'importe, il aymeroit mieux qu'il fust plus long et qu'il y eust quelque plaine et vallée.
Qu'est-ce cecy sinon des bigearreries de l'esprit humain qui n'a point de perseverance en ce qu'il entreprend? C'est pourquoy les mondains, qui vivent selon leurs fantasies, scavent si bien diversifier les saisons par des passetemps et recreations. Ils ne jouent pas tousjours à un mesme jeu mais à plusieurs, car autrement ils s'en lasseroyent. Tantost ils font des ballets, des danses, des masques en temps de carnaval, en somme ils employent les saisons en une varieté d'amusemens qui ne sont que bigearreries et inconstances de l'esprit humain. C'est pour cela que la perseverance à tousjours faire une mesme chose en Religion est un martyre, à qui bien la considere. Il est vray qu'elle est encores appellée un paradis par ceux qui la comprennent bien ; mais aussi la peut-on nommer un martyre, car l'on y martyrise continuellement les fantasies de l'esprit humain, et toutes les propres volontés. N'est-ce pas un martyre, je vous prie, d'aller tousjours habillé d'une mesme facon sans avoir la liberté
de se chamarrer et decouper ses vestemens comme font les
mondains ? N'est-ce pas un martyre de manger tousjours à une mesme heure et quasi des mesmes mets, comme c'est une grande perseverance aux paysans de n'avoir