LVI. POUR LE JEUDI APRES LE 1°° DIMANCHE DE CARÉME
ordinairement pour leur nourriture que du pain, de l’eau et du fromage ? Neanmoins ils n’en meurent pas plus tost, ains se portent mieux que ces delicats auxquels l’on ne sçait quelle viande est propre. Il faut tant de cuisiniers, tant de diverses sortes d’apprests! et puis presentez-lesleur : Oh! disent-ils, ostez-moy cela, cecy n’est pas bon, ou : Cela me rendra malade, et telles bigearreries. Mais en Religion l'on ne fait point d'artifice, l'on mange ce que l'on donne ; et c'est un martyre que celuy cy, comme aussi de faire tousjours les mesmes exercices.
Perseverons en la priere en tous temps; car si Nostre Seigneur semble ne pas nous entendre, ce n'est pas pour cela qu'il nous veuille esconduire, mais c'est à fin de nous obliger à jetter nos clameurs plus haut et nous faire davantage sentir la grandeur de sa misericorde *. Ceux qui connoissent que c'est que de la chasse scavent bien que l'hiver les chiens ne peuvent sentir la proye, l'air estant froid, et les gelées les empeschant de flairer comme en un autre temps ; tout de mesme au printemps, la varieté et l'odeur des fleurs leur oste aussi la facilité de sentir le flair de la beste *, pour à quoy remedier le chasseur prend du vinaigre dans sa bouche, et tenant la teste du chien il jette le vinaigre dans son museau. Or, ce qu'il luy fait n'est point pour le descourager de se mettre à la queste de sa proye, mais bien pour le pousser et exciter à faire ce qui est de son devoir. Tout de mesme, quand Nostre Seigneur nous soustrait les douceurs et les consolations ce n'est point pour nous esconduire ou nous faire perdre courage, mais il nous jette du vinaigre dans la bouche à fin de nous exciter à nous approcher tant plus pres de sa divine Bonté, et nous exercer à la perseverance.
C'est encor pour tirer des preuves de nostre patience, qui fut la troisiesme vertu qui accompagna la priere de la Chananée ; car le Sauveur voyant sa perseverance voulut aussi esprouver sa patience, vertu par laquelle nous conservons, autant qu'il se peut, l'esgalité parmi les inesgalités des accidens de cette vie. Pour cela il respondit à ses Apostres qui le prioyent de la congedier,
*Cf.tom.VIII hujus Edit., p. 369.
*Cf. Tr.del'Am.de Dieu, 1. XII, c. m, et tom. VI hujus Edit., p. 439.
°Is.,XL,1,3,10,11, LXI, 1; Luce, rv, 18-
une parole qui la devoit bien piquer et, ce semble, luy faire perdre contenance : Il n'est pas raysonnable, ditil, que j'oste Je pain des enfans pour le donner aux chiens. Je ne suis pas venu pour toutes les brebis esgarées, mais pour trouver les brebis perdues de la mayson de mon Pere. Hé donques, Seigneur, cette brebis icy n'est-elle pas de la mayson de vostre Pere? sera-t-elle perdue ? N'estes-vous pas venu pour tout le monde, pour le peuple Juif et pour le Gentil ? C'est une chose toute claire que Nostre Seigneur estoit venu pour tout le monde; cela est tout notoire en la Sainte Escriture. Mais quand il dit: Je ne suis pas venu pour toutes les brebis esgarées, ains seulement pour Jes brebis perdues de la mayson de mon Pere, il veut faire entendre qu'il estoit seulement promis aux Juifs lesquels estoyent nommés enfans de Dieu ; c'est à dire qu'il avoit esté predit * qu'il viendroit et marcheroit sur ses propres pieds parmi ce peuple, qu'il l'enseigneroit de sa propre bouche, gueriroit ses malades de ses propres mains, feroit des miracles en propre personne en Israél, et partant qu'il ne failloit pas oster le pain des enfans de Dieu, à sçavoir au peuple Juif, pour le jetter aux chiens ou au peuple Gentil, nation qui ne le connoissoit pas. C'est comme si Jesus Christ vouloit dire : Les faveurs que je fais aux Gentils, pour lesquels je n'ay point esté envoyé, sont si petites et en si petit nombre au regard de celles que je depars aux Israélites, qu'ils n'ont nul sujet d'en avoir de la jalousie.
Mais comme est-ce donques que se doit entendre que Nostre Seigneur est venu pour les Gentils aussi bien que pour les Juifs? Voyez-vous, c'est que, comme il estoit venu pour marcher sur ses propres pieds parmi les enfans d'Israél, il devoit marcher sur les pieds de ses Apostres parmi les Gentils ; il devoit guerir leurs malades non de ses propres mains mais par celles des Apostres, leur prescher sa doctrine mais par la bouche de ses Apostres, retrouver la brebis esgarée mais par le moyen et le labeur de ses Apostres. Voyla pourquoy il dit à la Chananée ces paroles si rudes et piquantes, ce semble, et qui