‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 17 sur 322 · ETUDB SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR — XXXIX · texte numérisé non relu

ETUDB SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR — XXXIX

les conseils que nous venons d'analyser. Le Maitre se révèle dans toute l'indépendance de son génie ; on sent que, sûr de sa méthode, il n'a pas à se demander si elle est en harmonie avec la pratique de ses contemporains. Mais il fera plus encore; en expliquant « comme il faut « prescher, » il déclare hardiment qu'il va rompre avec les préjugés universellement suivis. « C'est icy, » dit-il en commencant, « ou je desire plus de creance qu'ailleurs, « parce que je ne suis pas de l'opinion commune, et que « neanmoins ce que je dis c'est la verité mesme. » La matiére du discours, quelque soigneusement préparée qu'on la suppose, ne demeure pas moins à ses yeux comme un corps inerte que l'orateur doit vivifier en y incarnant, pour ainsi parler, sa propre âme, c'est ce que l'Auteur va nous expliquer : « La forme, dit le Philosophe, « donne l’estre et l'ame a la chose. Dites merveilles, « mais ne les dites pas bien, ce n'est rien ; dites peu et « dites bien, c'est beaucoup. »

Mais pour bien dire, il ne suffit pas de s'énoncer avec élégance et clarté ; la vigueur et la précision du style ne constituent que l'un des mérites de la forme : « Pour devenir orateur, pour se faire une éloquence, un style, un geste, le capital est de se faire une Ame; c'est là le dernier mot de la saine rhétorique, la condition maitresse que rien ne supplée et qui supplée au besoin tout le reste (1). » Ainsi l'entendait notre Saint ; aprés avoir proscrit tout ce qui sent la pédanterie, qu'il nomme « la « peste de la predication, » il recommande de « parler « affectionnement et devotement, simplement et candi- « dement et avec confiance ; estre bien espris de la « doctrine qu'on enseigne et de ce qu'on persuade. » Ces derniers mots méritent d'étre spécialement remarqués; ils expriment la condition principale, essentielle de la véritable éloquence. D’après l' Evéque de Genéve, en voici une autre : « Le souverain artifice, » dit-il, « c'est de n'avoir « point d'artifice. Il faut que nos paroles soyent enflam- « mees non pas par des cris et actions demesurees, mais

(1) Za Prédication : grands Maîtres et grandes Lois, par le R. P, Longhaye, S. J. (Paris, 1888), Epilogue, $ 1,

« par l'affection interieure ; il faut qu'elles sortent du « cœur plus que de la bouche. On a beau dire, mais le « cœur parle au cœur et la langue ne parle qu'aux « oreilles. »

Suit l'énumération des qualités que doit avoir l'action: il faut qu'elle soit « libre, noble, genereuse, naïfve, forte, « sainte, grave et un peu lente... Le langage doit estre « clair, net et naif, sans ostentation de motz grecz, « hebreux, nouveaux, courtisans. La tisseure doit estre « naturelle, sans preface, sans ageancement. »

Une série d'autres observations d'un véritable intérêt, bien qu'elles soient d'une importance secondaire, termine les conseils donnés par le Saint à son ami : elles concernent les appellations qui peuvent étre employées en parlant au peuple chrétien, l'usage des exclamations, la vigueur qu'il convient de donner à la péroraison, puis la préparation prochaine à la prédication : « J'appreuve, » dit-il, « qu'elle se fasse des le soir, et que le matin on medite « pour soy ce que l'on veut dire aux autres. » Héraut du Roi souverain, l'homme apostolique doit apprendre de lui ce qu'il a mission d'enseigner aux fidéles ; c'est à la condition seulement de mettre son cœur en contact avec le Cœur de Jésus qu'il pourra réaliser la recommandation du Prince des Apôtres (1) : Si quelqu'un parle, qu'il paraisse que Dieu parle par sa bouche. C'est pourquoi, non seulement « on ne doit jamais « prescher sans avoir celebré la Messe ou la vouloir « celebrer, » mais encore est-il bon de faire la préparation immédiate en présence du Saint-Sacrement. Identifié avec les pensées de son adorable Maitre, ressentant en lui-même les sentiments du Seigneur Jésus (?), le prédicateur n'aura plus qu'à laisser déborder son âme dans celle de ses auditeurs ; il sera persuasif, éloquent, parfois sublime, parce qu'il sera rempli de Dieu. Mais alors, qu’il sache surveiller et modérer cette abondance même, et pour cela un dernier conseil est donné : la brièveté. « Il est tous-jours mieux que la predication

(1) I Ep., iv, 11.

(2) Philip., i, 5.

ErUDE sur SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR XLI

« soit courte que longue; en quoy, » ajoute l’Auteur avec une aimable franchise, « j'ay failli jusques a present... « Pourveu qu’elle dure demi heure, elle ne peut estre « trop courte. »

Rien de gracieux et de touchant à la fois comme la manière dont notre Saint s’excuse d’avoir « escrit a « course de plume, sans aucun soin ni de paroles ni « d'artifice, porté, » dit-il à son correspondant, « du seul « desir de vous tesmoigner combien je vous suis obeis- « sant... Je me suis allegué moy mesme; mais c'est « parce que vous voules mon opinion et non celle des « autres; et quand je la prattique moy mesme, pourquoy « ne le diray-je pas? » Aveu précieux à recueillir, et qui résume tout ce qui nous reste à exposer sur la méthode qu'employait le saint Evéque de Genève. Ce qu'il conseillait à autrui, il le faisait lui-méme. Lire son Epistre sur la Predication c'est le voir, c'est lentendre dans la chaire de vérité, traitant avec un succés égal les sujets les plus divers.

Et parce qu'il venait de se peindre au naturel dans cette Lettre, qu'il s'y révélait tout entier, il ajoute cette prière : « Je vous conjure, Monsieur, de ne la point faire « voir a personne duquel les yeux me soyent moins « favorables que les vostres. » Puis un mot qui, d'aprés MF Freppel (1), « vaut à lui seul toute une rhétorique, » tombe de la plume du Saint, ou mieux jaillit de son cœur: « Il n'est rien d'impossible a l'amour... Il suffit de bien « aymer pour bien dire. » Tel est l'épilogue qu'il donne à ce chef-d'ceuvre, rédigé en deux jours, sans avoir sous la main aucun livre relatif à ces matiéres. L'expérience et la sagesse mémes, éclairées par un goüt exquis, parlent dans ces pages admirables, à travers lesquelles s'exhale d'un bout à l'autre le parfum de la sainteté.

Peut-être n’existe-t-il pas un seul ouvrage sur la rhétorique sacrée (et ceux qui en traitent sont innombrables) dans lequel des enseignements aussi pratiques soient condensés dans un espace aussi restreint. Nous

(1) Ouvrage cité p. vi, V* Leçon.

ne voulons pas dire assurément que cette Lettre épuise le sujet, mais du moins résume-t-elle, avec autant de nerf que de clarté, tout ce qu'il importe au prédicateur de connaitre et d'observer pour annoncer fructueusement la parole divine. On y trouve ces vues d'ensemble, ces apercus larges et sürs sans lesquels les régles de détail ne sont que d'une trés médiocre utilité. Notre appréciation est partagée par quiconque a médité l’œuvre dont nous parlons.

Déjà en 1637, le P. Caussin considérait « cette piece comme une des plus instructives qui se puissent voir ou desirer sur cette matiere si importante, et en laquelle la pointe et la solidité du jugement de ce Bienheureux paroissent hautement, de mesme que l'equité de ses beaux et bons advis, avec la force, l'elegance et le raisonnement de son stile, et la grande experience qu'il avoit en ce sainct exercice (1). » « Bien que notre écrivain n'ait pas voulu faire un traité sur la matiére, » dit à son tour un auteur contemporain trés estimable (3), « nous ne savons pas si beaucoup de rhétoriques à l'usage des prédicateurs sont plus complétes, renferment plus de bons conseils, d'apercus élevés, de régles utiles, que cette Lettre écrite à un ami dans toute la simplicité et l'abandon d'une causerie intime. »

Cette Epistre vraiment magistrale n'est pas la seule piéce du méme genre que l'Evéque de Genéve nous ait laissée sur la prédication. Le 3 juin 1603 il en avait adressé une fort remarquable à Antoine de Revol, Evéque de Dol, dont il avait fait la connaissance à Paris l'année précédente. Les enseignements qu'il lui donne étant comme un sommaire de ceux que nous venons d'analyser, méritent d'étre reproduits : « Vous deves en « toute facon, » dit notre Saint, « prendre resolution de « prescher vostre peuple. Le tres saint Concile de Trente,

(1) Traicté de la Conduite spirituelle selon l'esprit du B. François de Sales, Evesque et Prince de Geneve, par le R. P. Nicolas Caussin, de la Compagnie de Jesus (Paris, Sebastien Chappelet, M.Dc.xxxvit), p. 591.

(2) L'abbé Sauvage, Saint François de Sales Prédicateur, Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris (1874), chap. iv.

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