SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÉME
20 février 1622
Scio hominem sn Christo (sive in corpore sive extra corpus nescio, Deus scit), raptum hujusmodi usque ad fertium Colum, et audivit arcana verba qua non licet homini loqui.
Je connois un homme dans le Christ (si ce fut en son corps ou hors de son corps je ne sçay, Dieu le sgait), qui fut ravi au troisiesme Ciel, et qu'il y ouyt des paroles mysterieuses lesquelles il n'est point loysible à l'homme de rapporter.
II Cor., xn, 2-4.
Le grand Apostre saint Paul ayant esté ravi et eslevé Jusqu'au troisiesme Ciel, ne scachant si ce fut hors de son corps ou en son corps, dit qu'il n'est nullement loysible ni possible à l’homme de raconter ce qu'il y vit, ni les merveilles admirables qu'il apprit et qui luy furent monstrées en son ravissement. Or, si celuy qui lesa veués n'en peut parler, si ayant esté ravi jusqu'au troisiesme Ciel il n'en ose dire mot, beaucoup moins donques nous autres qui n'avons esté eslevés ni au premier ni au second ni au troisiesme.
Le discours que nous devons faire aujourd'huy, selon nostre Evangile *, estant de la felicité eternelle, il faut avant toute autre chose que je vous represente une similitude. Saint Gregoire le Grand, ayant à traitter en ses Dialogues * des choses merveilleuses de l'autre monde, dit : Imaginez-vous, de grace, de voir une femme laquelle estant enceinte est mise en prison, où elledemeure jusques
* Matt., xvii, 1-9.
* Lib. IV, c. 1.
: Cf. Tr.del Am. de
Dieu, 1. VI, c. rv.
à son accouchement, voire mesme elle y accouche; apres quoy elle est condamnée d'y passer le reste de ses jours et d'y eslever son enfant. Cet enfant estant desja un peu grand, la mere le veut instruire, s'il faut ainsy dire, des choses de l'autre monde, car ayant tousjours vescu dans cette continuelle obscurité, il n'a nulle connoissance ni de la clarté du soleil, ni de la beauté des estoilles, ni de l'amenité des campagnes. La mere donques luy voulant enseigner toutes ces choses, l'on devale une lampe ou la petite lumiere de quelque chandelle, par le moyen de laquelle elle tasche tant qu'elle peut de luy faire comprendre la beauté d'un jour bien esclairé. Elle luy dit bien : Le soleil et les estoilles sont ainsy faits et respandent une grande clarté ; mais c'est en vain, car l'enfant ne le peut nullement entendre, n'ayant point eu d'experience de cette clarté dont sa mere luy parle.
En apres,'cette pauvre femme luy veut donner une
.idée de l'amenité des collines chargées d'arbres et de
fruits divers : d'oranges, de citrons, de poires, de pommes et semblables ; mais l'enfant ne scait que c'est que tout cela, ni comme il peut estre. Et bien que sa mere ayt en main quelques feuilles de ces arbres et qu'elleluy die: Mon enfant, ils sont couverts de telles feuilles ; et luy monstrant une pomme ou une orange : Ils sont encores chargés de tels fruits, ne sont-ils pas beaux ? ne les fait-il pas bon voir? l'enfant neanmoins demeure en son ignorance, d'autant qu'il ne peut comprendre en son esprit ce que sa mere luy enseigne, tout cela n'estant rien au prix de ce qui est en verité *.
De mesme en est-il, mes cheres ames, de ce que nous pouvons dire sur la grandeur de la felicité eternelle et des beautés et amenités dont le Ciel est rempli; car il y a encores plus de proportion entre la lumiere d'une lampe avec la clarté de ces grans luminaires qui nous esclairent, entre la beauté de la feuille ou du fruit d'un arbre et l'arbre mesme chargé de fleurs et de fruits tout ensemble, entre tout ce que cet enfant comprend de ce que sa mere luy dit et la verité mesme des choses dont elle parle, que non pas entre la lumiere du soleil et la