‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 172 sur 322 · LVII. Pour LE 10 DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LVII. Pour LE 10 DIMANCHE DE CARÉME

clarté dont jouissent les Bienheureux en la gloire ; entre la beauté d’une prairie diaprée au printemps et la beauté de ces campagnes celestes, entre l’amenité de nos collines chargées de fruits et l’amenité de la felicité eternelle. Mais bien que cela soit ainsy, et que nous soyons asseurés que ce que nous en pouvons dire n’est rien au prix de ce qui est en verité, nous ne devons pas laisser d'en toucher quelque chose.

Ayant desja presché plusieurs fois*, et mesme en ce * Vide tom. VIII . , . TP , e ., hujus Edit., Serm.

lieu, sur l'Evangile d'aujourd'huy et sur ce sujet, j'ay CXXVII et tom. pensé que je devois traitter d'un point duquel je ne vous 1% Serm. IV. eusse pas encor parlé. Mais avant que de le vous proposer il est necessaire que je leve de vos esprits quelques difficultés qui vous pourroyent empescher de bien entendre ce que je diray par apres ; et je le fais d'autant plus volontiers que je desire que ce point soit bien masché, consideré et compris.

La premiere difficulté est à scavoir mon si les ames bienheureuses estans separées de leur corps peuvent entendre, voir, ouyr et considerer, bref avoir les fonctions de l'esprit aussi libres que si elles estoyent unies avec iceluy. Je responds que non seulement elles le peuvent comme auparavant, mais beaucoup plus parfaitement. Et que cela ne soit, je vous presente l'histoire de saint Augustin, qui n'est pas un autheur auquel il ne faille adjouster foy. Il rapporte donques * qu'il avoit conneu un medecin *Epist.cux, 88 5, 4. à Carthage, qui estoit fort fameux aussi bien à Rome qu'en cette ville, tant parce qu'il estoit excellent en l'art de la medecine comme parce qu'il estoit un grand homme de bien, faisant beaucoup de charités, servant les pauvres gratis ; et cette charité qu'il exerçoit à l'endroit du prochain fut cause que Dieu le tira d'une erreur en laquelle il estoit tombé estant encores jeune homme. Dieu favorise grandement ceux qui prattiquent la charité envers leurs freres ; il n'y a rien qui attire tant sa.misericorde sur nous que cela, d'autant que Nostre Seigneur a declaré que c'est son commandement *, c'est à sçavoir le sien. * Joan., xv, 12. plus cheri et plus aymé ; apres celuy de l'amour de Dieu il n'y en a point de plus grand *, E | 5 5. * Matt, xxn, 37-40.

Or, saint Augustin dit que ce medecin luy avoit raconté qu'estant encores jeune il commença à douter que l'ame separée du corps peust voir, ouÿr ou comprendre aucune chose; et se trouvant en cette erreur il s'endormit un jour. Lors un beau jeune homme luy apparut pendant son sommeil et luy dit : Suis-moy. Ce que le medecin fit, et son guide le mena en une grande et spacieuse campagne oü d'un costé il luy monstra des beautés incomparables, et de l'autre il luy fit entendre un concert de musique grandement delectable ; puis le medecin se resveilla. Quelque temps apres le mesme jeune homme luy apparut derechef en dormant et luy demanda : Me connois-tu bien? Le medecin respondit qu'il le connoissoit fort bien et que c'estoit luy mesme qui l'avoit conduit en cette campagne où il luy avoit fait ouÿr un concert si aggreable. Mais comment me peux-tu connoistre et me voir, dit le jouvenceau ; oü sont tes yeux? Mes yeux, repartit-il, sont en mon corps. Et oü est ton corps ? Mon corps est couché dans mon lit. Et tes yeux, sont-ils fermés ou ouverts ? Ils sont fermés. S'ils sont fermés ils ne peuvent rien voir. Confesse donques, que puisque tu me vois, tes yeux estans fermés, que tu me connois fort bien et que tu as ouy la musique quoy que tes sens soyent endormis, que les fonctions de l'esprit ne dependent pas des sens corporels, et que l'ame estant separée du corps elle ne lairra pas pourtant de voir, ouÿr, considerer et entendre. - Puis le sacré songe prit fin et le jeune homme laissa le medecin, lequel ne douta jamais plus de cette verité.

Ainsy le rapporte saint Augustin, lequel ayant dit que le medecin luy raconta qu'il avoit ouy cette divine musique qui se chantoit à son costé droit, dans la campagne dont nous avons parlé, mais certes, adjouste-t-il, je ne me souviens pas de ce qu'il avoit veu du costé gauche. En quoy nous remarquons combien ce glorieux Saint estoit exact à ne dire que simplement ce qu'il scavoit bien estre de la verité de cette histoire. Apres icelle nous ne devons plus admettre cette difficulté en nos esprits, que nos ames estans separées de leur corps n'ayent une pleine et absolue liberté de faire leurs fonctions et leurs

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