‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 173 sur 322 · LVII. Pour LE n° DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LVII. Pour LE n° DIMANCHE DE CARÉME

actions. Par exemple, nostre entendement verra, considerera et entendra non seulement une chose à la fois, ains plusieurs ensemble ; nous aurons plusieurs attentions, sans que l’une nuise à l’autre. Icy nous ne pouvons pas faire cela, car quiconque veut penser à plus d’une chose en mesme temps il a tousjours moins d'attention à chacune, et son attention en est moins parfaite *. Tout de mesme en est-il de la memoire : elle nous fournira plusieurs souvenirs sans que l’un empesche l’autre. Nostre volonté voudra plusieurs choses et aura beaucoup de divers vouloirs sans que ces vouloirs divers soyent cause qu'elle les veuille ou qu'elle les affectionne moins; ce qui ne se peut en cette vie, tandis que nostre ame reside dans nostre corps. Aussi nostre memoire n'a pas une si pleine liberté en ses fonctions, de maniere qu'elle né peut avoir plusieurs souvenirs, au moins les avoir tous à la fois, sans que l'un empesche l'autre ; de mesme nostre volonté affectionne moins fort quand elle ayme plusieurs choses ensemble; ses desirs et ses vouloirs sont moins violens et ardens quand elle en a davantage.

La seconde difficulté est touchant l'opinion que plusieurs ont que les Bienheureux dans la Hierusalem celeste sont tellement enivrés de l'abondance des divines consolations, que cela leur oste l'esprit en l'esprit mesme, je veux dire que cet enivrement leur enleve le pouvoir de faire aucune action. Ils pensent que c'en est de mesme que des consolations que l'on reçoit quelquefois en la terre, lesquelles font entrer l'ame en un certain endormissement spirituel, en sorte que pour un temps il n'est pas possible de se mouvoir et comprendre mesme où l'on est, ainsy que le tesmoigne le Psalmiste royal en son Psalme In convertendo* : Nous avons esté faits, dit-il, comme consolés ; ou bien, selon le texte hebreu et la version des Septante, comme endormis, lors que le Seigneur nous a retirés de la captivité*. Mais il n'en est pas ainsy en la gloire ; car l'abondance de la consolation n'ostera point la liberté à nos esprits d'avoir leurs veués, de faire leurs actions et leurs mouvemens. La tranquillité est l'excellence de nostre action * ; or, au Ciel

* Cf. 7r.de l'Am.de Dieu, 1. I, c. x.

* Ps. cxxv, t.

* Cf. Tr. del Am.de Dieu, 1. IX, c. xn.

* Cf. ibid., 1. V, c.i.

*Ps. xxxv,9; Cant., v, 1.

238 SERMONS RECUBILLIS

nostre action n'empeschera pas la tranquillité, ains elle la perfectionnera de telle sorte qu'elles ne se nuiront point l'une à l'autre, voire elles s'entr'ayderont merveilleusement à continuer et perseverer pour la gloire du pur amour de Dieu qui les rendra capables de subsister ensemble.

Ne croyons donques pas, mes cheres ames, que nostre esprit soit rendu stupide et endormi en l'abondance de la jouissance des bonheurs eternels ; au contraire, il sera grandement resveillé et agile en ses differentes actions. Et si bien il est escrit que Nostre Seigneur enivrera ses bien-aymés, disant : Beuvez, mes amis, et vous enivrez, mes tres chers*, cet enivrement ne rendra pas l'ame moins capable de voir, considerer, entendre et faire ses divers mouvemens, ainsy que nous l'avons declaré, selon que l'amour de son Bien-Aymé luy suggerera ; ains cela lexcitera tousjours davantage à redoubler ses mouvemens et eslans amoureux, comme estant tousjours plus enflammée de nouvelles ardeurs.

La troisiesme difficulté que je veux arracher de vos esprits est qu'il ne faut pas penser qu'en la gloire eternelle nous soyons sujets aux distractions comme nous le sommes tandis que nous vivons en cette vie mortelle. La rayson de cecy est que nous pourrons bien avoir, ainsy que nous venons de le dire, plusieurs diverses attentions en mesme temps, sans que l'une nuise à l'autre, ains elles se perfectionneront reciproquement. C'est pourquoy la multiplicité des sujets que nous aurons en nostre entendement, des souvenirs de nostre memoire, ni moins les desirs de nostre volonté ne feront nullement que l'un empesche l'autre ni que l'un soit mieux compris que l'autre. Et pourquoy cela? Non pour autre rayson, mes cheres Sœurs, sinon parce que tout est parfait et consommé dans le Ciel et en la beatitude eternelle.

Cela estant donques ainsy,que dirons-nous maintenant, mais que dirons-nous de cette beatitude? Le mot de beatitude et de felicité fait assez entendre ce que c'est ; car il nous signifie que c'est un lieu de toutes consolations, oü tous bonheurs et benedictions sont compris et

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