LVII. Pour LE 11° DIMANCHE DE CARÈME
retenus *. Si en ce monde l’on estime bien heureux un esprit qui peut avoir plusieurs attentions à la fois, ainsy que le tesmoignent les louanges que l’on donne à celuy qui pouvoit estre attentif à sept choses en mesme temps *, ou bien à ce valeureux capitaine de ce qu'il connoissoit cent ou cinquante mille soldats qu'il avoit sous sa charge, un chacun par leur nom, combien nos esprits seront-ils estimés bien heureux en cette beatitude oü ils pourront avoir tant de diverses attentions! Mais, mon Dieu, que pourrions-nous dire de cette indicible felicité qui est eternelle, invariable, constante, permanente, et pour parler comme les anciens François, sempiternelle ?
Je ne veux pas, mes cheres Sœurs, vous entretenir de la felicité que les Bienheureux ont en la claire veué de la face de Dieu, qu'ils voyent et verront sans fin en son essence * ; car cela regarde la felicité essentielle **, et je n'en veux pas traitter, sinon que j'en dise quelques mots sur la fin. Je ne parleray pas non plus de l'eternité de cette gloire des Saints, mais seulement d'une certaine gloire accidentelle qu'ils reçoivent en la conversation qu'ils ont par ensemble. O quelle divine conversation ! Mais avec qui? Avec trois sortes de personnes : avec eux mesmes, avec les Anges, les Archanges, les Cherubins, les saints Apostres, les Confesseurs, les Vierges, avec la Vierge glorieuse, Nostre Dame et Maistresse, avec la tres sainte humanité de Nostre Seigneur et en fin avec la tres adorable Trinité mesme, le Pere, le Fils et le Saint Esprit.
Mais, mes cheres Sceurs, il faut que vous scachiez que tous les Bienheureux se connoistront les uns les autres, un chacun par leur nom, ainsy que nous l'entendrons mieux par le recit de l’Evangile, lequel nous fait voir nostre divin Maistre sur le mont de Thabor, accompagné de saint Pierre, saint Jacques et saint Jean. Pendant qu'ils regardoyent le Sauveur qui prioït * et estoit en oraison, il se transfigura devant eux, laissant respandre sur son corps une petite partie de la gloire dont il jouissoit continuellement dés l'instant de sa glorieuse conception és entrailles de Nostre Dame ; gloire qu'il retenoit, par un
*Cf.tom.VIII hujus Edit., p. 278.
* Plin., Hist. nat., l. VII, c. xxv.
* Cf. I Cor., xi, 12.
**Cf. tom. præced.
hujus Edit.,pp. t 14-
* Luca, 1x, 39.
*Ct. Infrod. a la Vie dev. Partie III,c.n, et tom. VIII bujus Edit., p. 377.
* IV Reg., n, t1.
* Luca, rx, 31.
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continuel miracle, resserrée et couverte dans la supreme partie de son ame.
Les Apostres virent donques alors sa face plus reluisante et esclattante que /e soleil, voire cette clarté et cette gloire s’espancha jusques sur ses vestemens pour nous monstrer qu'il n'en estoit pas si chiche qu'il n'en fist part à ses habits mesme et à ce qui estoit autour de luy. I] nous fit voir un petit eschantillon du bonheur eternel et une goutte de cet ocean et de cette mer d'incomparable felicité pour nous faire desirer la piece tout entiere *; si que le bon saint Pierre, qui parloit pour tous comme devant estre le chef des autres : O qu'il est bon d'estre icy, s'escria-t-il tout esmeu de joye et de consolation.
.J'ay bien veu, vouloit-il dire, beaucoup de choses, mais il
n'y a rien de si desirable que d'estre en ce lieu. Les trois Disciples virent encores Moyse et Elie qu'ils n'avoyent jamais veus et qu'ils reconneurent cependant tres bien ; l'un ayant repris son corps ou bien un autre formé de l'air, et l'autre estant en son mesme corps auquel il fut eslevé dans le char triomphal *. Tous deux s'entretenoyent avec nostre divin Maistre de l'exces qui devoit arriver en Hierusalem *, exces qui n'est autre sinon la mort qu'il devoit souffrir par son amour ; et soudain apres cet entretien les Apostres ouyrent Ja voix du Pere eternel lequel disoit : C'est icy mon Fils bien aymé, escoutez-le.
Je remarque premierement qu'en la felicité eternelle nous nous connoistrons tous les uns les autres, puisque en ce petit eschantillon que le Sauveur en donna à ses Apostres il voulut qu'ils reconneussent Moyse et Elie qu'ils n'avoyent jamais veus. Si cela est ainsy, o mon Dieu, quel contentement recevrons-nous en voyant ceux que nous avons si cherement aymés en cette vie! Ouy mesme nous connoistrons les nouveaux Chrestiens qui se convertissent maintenant à nostre sainte foy aux Indes, au Japon et aux antipodes. Les amitiés qui auront esté bonnes dés cette vie se continueront eternellement en l'autre. Nous aymerons des personnes particulierement, mais ces amitiés particulieres n'engendreront point de