LIX. Pour LE 111° DIMANCHE DE CARÉME
avons un Pere meilleur que tout autre et duquel toute bonté derive*; ses commandemens ne peuvent estre que tres parfaits et salutaires, c'est pourquoy nous le devons imiter le plus parfaittement qu'il se peut, et obeir de mesme à ses divines ordonnances. Mais entre tous ses preceptes il n'en est point qu'il ayt tant inculqué ni dont il ayt tesmoigné desirer une si exacte observance que celuy de l'amour du prochain ; non pas que celuy de l'amour de Dieu ne le precede, mais d'autant que pour la prattique de celuy de l'amour du prochain la nature ayde moins que pour l'autre, il estoit besoin que nous y fussions excités en une facon plus particuliere.
Aymons-nous donques de toute l'estendue de nos cœurs pour plaire à nostre Pere celeste, mais aymons-nous raysonnablement : c'est à dire, que nostre amour soit conduit par la rayson qui veut que nous aymions plus l'ame du prochain que son corps; puis que nous aymions encores le corps, et ensuite par ordre tout ce qui appartient au prochain, chaque chose selon qu'elle le merite, pour la conservation de cet amour.
Que si nous faisons cela, o qu'à bon droit nous pourrons bien chanter, et non certes sans beaucoup de consolation, ce Psalme * dont la consideration estoit si suave au grand saint Augustin *: Ecce quam bonum ! O qu'il fait bon voir les freres habiter ensemble en une sainte union, concorde et paix, car ils sont comme l'onguent pretieux que l'on respandit sur le chef du grand Prestre Aaron, lequel par apres couloit Le long de sa barbe et sur ses vestemens. Nostre divin Maistre est le grand Prestre sur lequel a esté incomparablement respandu cet onguent pretieux et odoriferant de la tres sainte dilection, soit envers Dieu soit envers le prochain ; nous autres, nous sommes comme ses cheveux et comme autant de poils de sa barbe. Ou bien nous pouvons considerer les Apostres comme estant la barbe de Nostre Seigneur, qui est nostre Chef et dont nous sommes les membres *, d'autant qu'ils furent comme attachés à sa face, puisqu'ils virent ses exemples, ses ceuvres, et receurent ses enseignemens immediatement de sa bouche
* Jacobi, 1, 17.
* Ps. cxxxir.
* Enarr. in hunc Ps Cf. Les Entretiens tom. VI hujus Edit.
* [ Cor., x11, 13, 37 ; Ephes., iv, 15; Coloss., 1, 18,
* Cf. tom. præced.
hujus Edit.,pp.110, 111, 147.
* Cant., ult., 6, 7.
280 SERMONS RBCUSILLIS
sacrée. Quant à nous autres, nous n'avons pas eu cet honneur, ains ce que nous scavons nous l'avons appris des Apostres ; nous sommes donques comme les vestemens de nostre grand Prestre, nostre Sauveur, sur lesquels neanmoins descoule encores cet onguent pretieux de la tres sainte dilection qu'il nous a tant commandée et recommandée. Aussi son saint Apostre nous l'a-t-il plus particulierement exprimé, ne voulant pas que nous nous amusions à imiter ni les Anges ni les Cherubins en cette prattique tant necessaire, ains Nostre Seigneur mesme qui nous l'a enseignée beaucoup plus par œuvres que par paroles, principalement estant attaché à la croix.
C'est au pied de cette Croix que nous devrions nous tenir continuellement, comme au lieu auquel les imitateurs de nostre souverain Maistre et Sauveur font leur plus ordinaire demeure* ; car c'est de là qu'ils reçoivent cette liqueur celeste de la sainte dilection qui sort à grans randons, comme une divine source, des entrailles de la divine misericorde de nostre bon Dieu qui nous a aymés d'un amour si fort, si solide, si ardent et si perseverant que Ja mort mesme ne l'a pas peu attiedir, ains au contraire l'a infiniment rehaussé et aggrandi. Les eaux des plus ameresafflictions n’onf peu esteindre le feu de cette dilection qu’il nous portoit *, tant il estoit ardent, et les persecutions envenimées de ses ennemis n'ont pas eu assez de force pour vaincre la solidité et fermeté incomparable de l'amour dont il nous a aymés. Tel doit estre nostre amour pour le prochain : fort, ardent, solide et perseverant. . . . . + . +. . + + + +. . . .
SERMON POUR LE JEUDI