ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR XLVII
On ne peut les méditer sans avouer, après ceux qui eurent le bonheur de l'entendre, qu'il explique « merveilleusement bien les passages de la Sainte Escripture (1), » ou encore, qu'il est « si consommé dans l'intelligence des Escriptures, qu'il semble que son esprit soit transformé en elles (2). » « Il sait et comprend l'Ecriture d'une façon merveilleuse, » écrit le Cardinal Pie (3); « il s'en inspire toujours, il la commente, l'élucide et l'applique avec non moins de süreté que de gráce. Sur ce chef, l'Evéque de Genéve ne semble point au dessous de ces premiers Péres et grands Docteurs de l'antiquité, dont le discours n'était que comme une broderie courant sur le tissu de la parole divine : il est en particulier de l'école et de la famille de saint Ambroise et de saint Bernard. »
Quels sens aussi neufs qu'ingénieux ne trouve-t-il pas dans des textes dont il semblait qu'on eüt épuisé la fécondité ! Qu'on lise, par exemple, le Sermon préché à Chambéry le Mercredi des Cendres 1612; l'esprit va de surprise en surprise ; le cceur, de ravissement en ravissement. Ce n'est pas avec moins de charme que parlant dans le Sermon suivant de la premiére rencontre d'Isaac et de Rébecca, notre Saint en déduit les sentiments dans lesquels l'Eglise doit aller au devant du Christ son Epoux. Et pour nous résumer, citons ce mot d'un auteur qui, ayant fait allusion aux querelles de parti trop souvent portées dans la chaire chrétienne, ajoute : « L'exégése de saint François n'est pas plus soumise à la vulgarité qu'à la haine; la pureté et l'onction en furent toujours les principaux caractères (4). »
Mais loin de se fier ordinairement à ses propres interprétations, toujours si justes et si lumineuses, notre Docteur va souvent demander aux Commentateurs les plus autorisés l'explication du sens littéral. Parmi les Pères, il se plait surtout à consulter saint Augustin et saint
(1) Déposition de M. Michel Favre (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 35).
(2) Déposition de M. André de Sauzéa (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 44).
(3) Concessio tituli Doctoris S. Franc. Salesii, postulatio xxvir.
(4) L'abbé Sauvage, ouvrage cité p. xLm, chap. 111, $ 11.
Jean Chrysostome, dont l'un, selon le mot de Bossuet (1), « élève l'esprit aux grandes et subtiles considérations, et l’autre le ramène et le mesure à la capacité du peuple. » Après eux, viennent saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Ambroise, saint Bernard. De plus, on sent, en lisant ses Sermons, que l’Orateur a continuellement sous la main la Grande Bible avec la Glose ordinaire et les annotations de Lyra, ainsi que la Chafne d'or de saint Thomas. Il lui arrive souvent d'emprunter ses citations à ce dernier ouvrage, quoique non moins fréquemment il remonte aux sources. En outre des auteurs que nous avons indiqués ci-devant (pp. XXXVII, XXXVIII), il faut encore signaler Rupert, Hugues de Saint-Cher, Génébrard, Bellarmin et les grands exégètes grecs. Parmi les Commentateurs qui ont concentré leurs travaux sur quelque partie de l'Ecriture, notre Saint allègue de préférence Péreira sur la Genése, Pinéda sur les Livres de Salomon, Ribéra, Sa, sur le Cantique des Cantiques, Viegas sur l'Apocalypse.
S'il se plait à en appeler au témoignage des Péres pour l'interprétation de la Bible, l'Evéque de Genéve le produit plus rarement quand il parle sur d'autres sujets, comme on peut en juger par les Sermons écrits en entier de sa main. Ainsi, dans les trois premiers, qui comprennent soixante-cinq pages, on rencontre seulement neuf citations patristiques ; trois dans le long Sermon pour l'Assomption 1602 ; pas une seule dans l'Oraison funébre du duc de Mercœur. Autant il aime à citer directement les Saintes Ecritures, autant il a l'habitude de s'approprier la doctrine des Péres sans s'astreindre à la rendre par les expressions mémes dont ils se sont servis.
Peut-étre, en considérant les ébauches de ses discours, accusera-t-on l'Orateur de se mettre dans la pratique en contradiction avec ses théories relativement à l'emploi des histoires profanes. Mais il faut se rappeler que ces ébauches ne sont qu'un répertoire préparé d'avance, dans lequel, au moment voulu, il aura puisé avec autant
(1) Lettre au Cardinal de Bouillon, 1670.
ETUDE SUR sAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR XLIX
de sobriété que de circonspection. Il est évident, par exemple, que les indications réunies aux pages 11 et 294 de notre tome VIII n’ont pas été exploitées dans une seule prédication. De plus, si parfois notre Saint évoque l'opinion des anciens, tels qu'Epictéte et Plutarque, Aristote et Sénéque, c'est principalement lorsque quelques-uns de leurs axiomes peuvent mettre en relief l'autorité et la beauté des vérités évangéliques. Et encore dans ce cas a-t-il soin d'user d'une sorte de correctif : « Connois-toy toy-mesme, » dira-t-il, « est une maxime « des philosophes, mais elle a esté appreuvee par les « docteurs chrestiens. » Une autre fois : « Je cite cecy « de Seneque, je voudrois que ce fust saint Augustin. » Ou bien il aimera à recommander « le bon Epictete, qui « probablement mourut chrestien. »
Les allusions mythologiques, contre lesquelles François de Sales a si énergiquement protesté dans l' Epistre, sont généralement bannies de ses sermons. « Le Maitre, en cela, » dit M* Freppel (1), « devangait quelque peu son époque. Un sens plus droit, un goût plus vif, plus délicat lui faisait trouver comme par instinct le premier mot de la réforme, que Bossuet reprendra pour l'achever avec l'autorité du génie. » Quelquefois seulement, au début de son ministére, il évoquera certaines réminiscences de la fable ; mais ces écarts sont bien excusables si l'on tient compte de la jeunesse de l'Orateur, des exemples dont il était environné; ce sont des exceptions qui confirment la régle. Par contre, il profite assez facilement de la liberté qu'il accorde aux autres de citer en chaire quelques vers des grands classiques. Bossuet lui-même (2) reconnaitra plus tard que la lecture des poétes est de « grand secours » pour la formation de l'orateur sacré. Malgré l'austérité de leurs principes, les Oratoriens de Naples, autorisés par le célébre Tarugi, ne dédaignaient pas d'user de moyens semblables pour soutenir l'attention de l'auditoire.
Les comparaisons dont la brillante imagination de
(1) Ouvrage cité p. vi, VII* Leçon.
(2) Lettre citée p. xiviur, Sanm. IV D
l'Evéque de Genève savait trouver matière dans toute la création paraissent avec un merveilleux éclat dans ses Sermons. On pourrait en recueillir plus de mille dans ceux qui ont été récemment découverts. S'il en est quelques-unes qui ne sont pas d’un goût irréprochable et d’une justesse parfaite, combien plus nombreuses sont celles qui se font admirer par une originalité, un charme ravissants! Quoi de plus neuf, pour nous borner à quelques exemples, que le rapprochement établi (tome VIII, p. 99) entre les larmes que l'amour et la compassion font jaillir des yeux de Jésus sur le tombeau de Lazare, et l'eau de rose qui s'échappe de l'alambic sous l'action du feu! Et cette autre comparaison (p. 146) entre la rose dépouillée de ses pétales et le cœur du prélat privé de l'amour de ses subordonnés, n'est-elle pas frappante d'à-propos et de gráce? On aura remarqué aussi cette double image qui se trouve dans le Sermon LX XVIII (p. 53) : « Le meilleur « baume va au fond du vase, l'huile d'olive surnage au- « dessus : la charité produit les bonnes œuvres, l'humilité « les conserve. Les abeilles font le miel, et pour le « conserver, produisent la cire. »
I] est aisé de constater que notre Saint fut fidèle à se conformer aux régles qu'il formule sur la disposition des matiéres ; quelque vagues qu'elles puissent sembler, les divisions qui se dessinent dans les Autographes en sont la preuve incontestable. Malgré l'étendue de son savoir, la facilité de sa parole, il se trace d'avance un cadre sür dans lequel ses idées se rangeront ensuite selon l'ordre qui doit les mettre le mieux en relief. Ce plan néanmoins ne sera pas toujours définitif; il arrivera que de nouvelles considérations viendront le modifier, en sorte que le sermon préché offrira des divergences plus ou moins considérables avec le discours écrit. Il est facile d'en juger en rapprochant les Piéces XCV et CV de la premiére Série, des Sermons I et VII de la seconde, qui en sont le développement.
On se souvient que notre Docteur distingue quatre genres principaux à traiter en chaire : l'exposition d'un mystère de notre foi, l'explication d'une sentence de