‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 210 sur 322 · LXI. Pour LE 1ve DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LXI. Pour LE 1ve DIMANCHE DE CARÉME

au defaut desquels il ne manquera jamais de nous secourir. Tandis que nous avons nos Regles, nos Constitutions, des personnes qui nous disent ce que nous devons faire, n’attendons pas que Dieu fasse des miracles pour nous conduire à la perfection, car il ne le fera pas. Mettez Abraham dans sa famille * et Elie entre les Prophetes ; le Seigneur n’operera aucun prodige pour les nourrir. Pourquoy? Parce qu'il veut qu'Abraham fasse recueillir son blé, le fasse battre, moudre, et en fin en fasse du pain pour se sustenter. Il a des vaches, qu'il se nourrisse de leur lait; ou bien, s'il veut, qu'il fasse tuer ses veaux gras et qu'il en fasse festin aux Anges *. Mais au contraire, mettez Elie pres du forrent de Carith ou bien dans le desert de Bersabée *, et vous verrez que là Dieu le sustente, en un lieu par l'entremise des Anges, et en l'autre par celle d'un corbeau qui luy apporte tous les jours des pains et de la chair pour son entretien. Quand donc les appuis humains nous manquent, tout ne nous manque pas, car Dieu succede et prend soin de nous par sa speciale providence. Ces pauvres troupes qui suivent aujourd'huy Nostre Seigneur ne furent secourues de luy qu'apres qu'elles furent tout alangouries de faim. Il en eut une pitié extreme parce que, pour son amour, ils s'estoyent oubliés eux mesmes, de sorte qu'ils ne portoyent quant et eux nulle provision, excepté le petit Martial * qui avoit les cing pains d'orge et les deux poissons. Il semble que le Sauveur, tout amoureux des cœurs de ces bonnes gens, qui estoyent environ cinq mille, disoit à part luy : Vous n'avez nul soin de vous, mais je le prendray moy mesme. Partant, appellant à soy saint Philippe, il luy dit : Ces pauvres gens s'en vont defaillir si on ne les secourt de quelques vivres : oü pourrions-nous trouver de quoy les sustenter? Ce qu'il ne demandoit pas par ignorance, ains pour le tenter. Nous ne devons pas entendre que Dieu nous tente pour nous porter au mal, car cela ne se peut *, ains il tente les hommes et ses serviteurs les mieux aymés pour esprouver leur fidelité et l'amour qu'ils luy portent, à fin de leur faire accomplir quelques œuvres grandes et

* Cf. Gen., xn, r.

* Gen., xv, 7, 8.

*IIIReg.,xvn, 3-6, XIX, 3-8.

* Vide Ribadeneiram, Flores Vit.

Sanct., ad diem 30 Junii.

* Jacobi, 1, 13.

* Gen., xzn, 1, 3.

*Cf. Les Entretiens, tom. V] hujus Edit., pp.115,116,252,253.

esclattantes, comme il fit à Abraham quand il luy commanda de luy sacrifier son fils tant aymable Isaac *. De mesme il tente quelquefois ses serviteurs en la confiance qu'ils ont en sa divine providence, permettant qu'ils soyent si alangouris, si secs et pleins d'aridité en tous leurs exercices spirituels qu'ils ne scavent de quel costé se tourner pour se secouer un peu de l’ennuy interieur qui les accable.

Nostre Seigneur tenta donques saint Philippe, lequel n’estant pas encores confirmé en la foy et en la croyance de la toute puissance de son Maistre, luy respondit comme en rejettant la proposition : O vrayement, deux cens deniers de pain ne suffiroyent pas pour en donner à chacun un morceau. Cecy nous represente merveilleusement bien certaines ames qui n’attendent pas que Nostre Seigneur les plaigne, ains le font soigneusement elles mesmes. Il n'y a rien de si pauvre qu'elles sont ; il n'y eut jamais, disent-elles, personne si affligé qu'elles. Les peines, les douleurs qu'un chacun a sont tousjours les plus grandes : ces pauvres femmes qui ont perdu leur mari estiment tousjours leur affliction plus griefve que celle de toutes les autres. De mesme en est-il des tribulations purement spirituelles, qui sont ces degousts, aridités, secheresses, aversions et repugnances au bien que les ames les plus adonnées au service de Dieu ressentent fort souvent. Les passions m'inquietent grandement, je ne puis rien souffrir sans repugnance interieure, tout m'est extremement pesant ; j'ay un si grand desir d'acquerir l'humilité, et cependant je sens une si grande aversion à estre humiliée ; je n'ay point cette tranquillité interieure qui est si aymable, d'autant que les continuelles distractions m'importunent fort. En fin l'exercice de la vertu m'est si difficile que je ne scay plus que faire ; je suis affligée plus qu'il ne se peut dire, et n'ay pas assez de paroles propres pour exprimer l'incomparable peine que je souffre *.

Il est bien vray, dif saint André à Nostre Seigneur, qu'il y a icy un jeune enfant qui porte cinq pains d'orge et deux poissons; mais qu'est-ce que cela pour

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