LXIV. Pour LE DIMANCHE DES RAMEAUX
le convertir en fiel. Certes, il y a des Chrestiens lesquels sont non point comme des abeilles, mais comme des guespes qui voltigent tousjours sur les fleurs, c’est à dire sur les œuvres et actions de leur prochain, non pour mesnager le miel d’une sainte edification par la consideration de leurs vertus, mais pour en tirer le venin*, en remarquant les fautes et imperfections soit des Saints dont on leur raconte la vie, soit de ceux avec lesquels ils conversent, en prenant occasion de commettre les mesmes defauts.
Par exemple, entendant comme saint Hierosme * rapporte que sainte Paule avoit cette imperfection de pleurer et ressentir si vivement la mort de ses enfans et de son mary qu'elle en tomboit malade et failloit presque en mourir : Hé, disent-ils, si sainte Paule, qui estoit une si grande Sainte, avoit tant et de si vifs ressentimens à se separer de ceux qu'elle aymoit, se faut-il estonner si j'en ay, moy qui ne suis ni saint ni sainte, et si je ne me puis resigner en tous les evenemens, quoy qu'ils soyent ordonnés de la divine Providence pour mon bien? De là vient que quand on nous reprend de quelque manquement ou imperfection, l'on n'a point envie de se corriger; l'on objecte promptement : Un tel Saint faisoit bien cela, je ne suis pas meilleur ni plus parfait que luy ; ou : Si une telle fait cela, ne le puis-je pas bien faire? Belle rayson que celle-cy ! Pauvres gens que nous sommes, comme
si nous n'avions pas assez à travailler chez nous pour
nous desfaire et detortiller de nos imperfections et mauvaises habitudes, sans nous aller encor revestir de celles que nous remarquons aux autres.
Nous sommes si miserables, qu'au lieu d'eviter les manquemens que nous voyons dans le prochain, nous nous en servons pour nous en surcharger ou pour nous confirmer és nostres. (1) Nous considerons la vie du grand Apostre saint Paul, et voyant ce qui s'est passé entre luy et saint Barnabé *, nous disons qu'il nous est loysible
(1) Cequi suit, jusqu'à la fin de l'alinéa, est inédit, ainsi que les lignes 15-24, P- 354; 37-39, P- 356; 1-3, P. 357; 10-13, p. 358, et 4-8, p. 359.
* Cf.Introd.a laVie dev., Partie III, c.
* Ubi contra.
* Act., XY, 37-40.
* Homil. in Lacizis (hodie in Append., tom. III obs 3.
Cf.tom. VI Edit., p. 351.
hujus
d'estre contentieux et querelleurs. Un saint Pierre a est brusque et actif, est-ce merveille que je le sois ? Cela l portoit à faire souvent des fautes; et qu'est-ce si j'en fai de mesme ? Hé Dieu, voyla pas de belles raysons ? Mai quelle folie est celle cy ! Ne voyez-vous pas que tell sorte de gens prennent de là occasion de nourrir leur imperfections et croupir dans leurs mauvaises habitudes
La nature des guespes est telle que si elles ne trouven du venin dans les fleurs, elles y recueillent bien le miel mais elles le convertissent en venin. Il y a des ame tellement malignes et malicieuses, que non contentes d remarquer les fautes d'autruy pour se confirmer en leu malice, elles passent jusques là que de faire tant di regards et d'interpretations sur les œuvres du prochair qu'elles changent le miel en poison, tirant des mauvaise: consequences de ses actions; et non seulement cela mais elles excitent et provoquent les autres à en faire de mesme, tout ainsy que la guespe, par son bourdonnement, attire les autres à venir sur la fleur oü elle a trouvé du venin. Voyla un jeune homme qui entrera en Religion ou une autre personne qui fera une bonne œuvre : il s'en trouvera qui censureront cette retraitte ou cette bonne ceuvre, et par leurs raysons et discours seront cause que plusieurs en feront autant. Certes, à telle: gens s'approprie tres bien ce que saint Basile dit des chiens : si tost que l'un abbaye et jappe, tous les autres en font de mesme *, sans prendre garde s'ils ont tort ou droit, ains seulement pour y estre excités et provoqués.
Mais, comme l'enseignent plusieurs saints Peres, ne laissez pour les abbayemens des chiens de perseverer en vostre chemin. Que le monde crie tant qu'il voudra, que la prudence humaine censure et condamne nos actions tant qu'elle pourra, il faut tout escouter et souffrir et ne pas s'effrayer ni desister de son entreprise, ains poursuivre sa route fermement et fidellement. (1) Que la sagesse
(1) A la place des pages 349-353 (lignes 1-11) demeurées inédites jusqu'i ee jour, l'édition de 1641 donne ici le passage suivant qui ne se trouve dan: