‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 24 sur 322 · ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR LVII · texte numérisé non relu

ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR LVII

enflammée parce que lui-même, selon la belle expression d'un auteur (1), étant « comme enfermé dans le Verbe, sa vie preschoit devant sa parolle. Il souffroit les choses divines, comme escrit sainct Denys (2), devant que de les dire, et le triomphe de son eloquence estoit la conversion de ses auditeurs. » Ce magnifique triomphe, le seul que puisse légitimement ambitionner un ministre de l'Evangile, le Coadjuteur de Genève l’obtint à Paris, où il fit en 1602 le séjour dont nous avons parlé plus haut. Le président Favre, qui se trouvait pour lors dans cette ville, écrivit à M* de Granier le 28 mars 1602 : « Monsieur mon frere » (c’était le titre que notre Saint et le célèbre jurisconsulte se donnaient réciproquement) « Monsieur mon frere ne laisse de se faire admirer par les doctes et belles predications qu'il fait en divers lieux. » Et en date du 10 avril : « Vous ne pourriez croire... combien tous les princes et princesses de la cour favorisent mon frere pour les merites qu'ilz recognoissent en luy et pour la reputation que luy ont acquise tant de belles et doctes predications... Il est tenu pour le premier predicateur que la France aye veu des longtems en ce grand theatre. »

« A Paris, il annongait la parole de Dieu avec grande ferveur, aux applaudissements de tous les Parisiens, mais spécialement de la cour de Henri IV, » dit le célèbre du Val, docteur de Sorbonne (5); « plusieurs changèrent de vie et tous furent puissamment portés à la piété. Des hommes qui avaient jusqu'alors vécu dans l’hérésie, l’abjurèrent immédiatement, entre autres un marquis d'illustre naissance, dont la conversion porta un grand coup au parti hérétique et augmenta considérablement l'influence du parti catholique. L'éloquence de notre François étoit douce, son langage grave, son action sobre, son aspect vénérable ; il était fort persuasif, pressant, contraignant presque ses auditeurs à l'amendement de leur vie ou à l’abjuration de l’hérésie par la force de ses raisons puisées dans les Saintes Ecritures ou le trésor de

(1) Le P. Caussin, ouvrage cité p. xLu, Section vi. (2) De divin. Nom., cap. im.

(3) Process. remiss. Parisiensis, ad art. 35.

la théologie. Henri IV était si touché par le Bienheureux qu’il parlait souvent de lui à ses courtisans, et voulait le pourvoir de quelque évéché dans son royaume. »

« J'ay appris du sieur Antoine Favre, premier President de Savoye, et du sieur Des Hayes, maistre d’hostel de Sa Majesté, » dépose à son tour le marquis de Lullin (1), « qu'il fut receu du Roy et de toute la cour et reveré comme un Ange; que ce grand Prince, qui estoit le plus esclairé de toute la terre, ne le nommoit que le phoenix des Prelatz, l'unique en la personne duquel il admiroit toutes les qualitez d'un parfaict Evesque assemblées... Il prescha le Caresme dans la salle du Louvre avec l'admiration de toute la cour ; les plus scavans docteurs l'escoutoient comme un oracle, et publioient qu'il estoit le plus eloquent et le plus scavant homme de son siecle; le Roy luy mesme declara qu'il n'avoit jamais ouy un si puissant predicateur. »

En conséquence, le Monarque conçut le désir de retenir à Paris le Coadjuteur de Genéve pour l'envoyer de là tenter la conversion du Roi d'Angleterre, Jacques I* (2). Ce projet devait sourire à l’âme de l'Apótre, qui eut toute sa vie une prédilection spéciale pour l'ile des Saints; mais s'il ne lui fut pas donné d'arroser cette terre de ses sueurs, il la féconda de ses priéres ; certainement elles contribuérent de loin, et pour une large part, à préparer le beau mouvement de retour qui réjouit l'Eglise à la fin de notre XIX" siécle.

Les tentatives faites alors pour attirer François de Sales à Paris se renouvelérent plusieurs fois inutilement dans les années qui suivirent. De son cóté, il n'oubliait pas la sympathie dont les Parisiens l'avaient entouré, et il serait bien volontiers revenu les évangéliser. C'est ce qu'on peut inférer d'une lettre qu'il écrivit à Des Hayes, en date du 5 octobre 1612 : « Dieu

(1) Process. remiss. Gebenn. (II), ad art. 30.

(3) Henri IV confia la négociation de cette affaire à son confident, Zamet, en présence du duc de Bellegarde, qui dans la suite raconta le fait au P. Rendu, Religieux de Saint-Frangois, lequel l'a déposé au Procés de Canonisation de notre Saint. ( Process. remiss. Gebenn. (II), ad art. 7.)

ETUDE SUR sAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LIX

« Scait bien, » lui mandait-il, « que je præparois un « cœur tout nouveau, plus grand ce me semble que le « mien ordinaire pour aller la prononcer ces saintes et « divines paroles... et si, je me promettois, par un certain « exces d'amour a ce dessein, que preschant maintenant « un peu plus meurement, solidement, et pour le dire « tout en un mot entre nous, un peu plus apostolique- « ment que je ne faysois il y a dix ans, vous eussies « aymé mes prædications, non seulement pour ma consi- « deration, mais pour elles mesmes... Il faut confesser « la verité, j'ay un'extreme passion en cett'occurrence. »

Les regrets qu'éprouvait l'Evéque de Genéve étaient partagés par les amis et les admirateurs nombreux qu'il s'était faits dans la capitale. Marie de Médicis elle-méme fut désappointée de ce contre-temps, et se promit bien de profiter de la premiére circonstance favorable pour le rencontrer. La question de savoir s'il ferait partie de l'ambassade qui devait aller traiter à Paris le mariage de Christine de France avec le Duc de Savoie fut assez longtemps discutée à Turin. Richelieu intervint (1) en signifiant que son Souverain serait fort mécontent si on lui refusait la satisfaction de connaitre l'homme de Dieu.

La volonté divine était bien que l'humble Prélat parût encore une fois dans la grande ville où tant d'ámes allaient étre à la fois subjuguées par le charme de son éloquence et par le prestige de sa sainteté. Il devait à Paris revoir le Cardinal de Bérulle, qui avait autrefois si vivement désiré son concours pour la fondation de l'Oratoire ; faire la connaissance de saint Vincent de Paul et contracter avec lui une amitié telle qu'en quittant la capitale il lui léguerait ce qui lui tenait le plus au cœur : ses Filles de la Visitation. (On sait que le saint Prétre fut pendant quarante ans leur Supérieur.) Enfin il allait nouer des relations avec Georges Froger, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, et surtout avec le célébre M. Bourdoise son vicaire, le « restaurateur de la vie commune. » Celui-ci avait depuis peu transféré sur

(1) Lettre du 18 janvier 1617.

Lx SERMONS RECUEILLIS

le territoire de Saint-Nicolas la petite communauté qu'il avait fondée primitivement à Reims. C'est là que saint Vincent de Paul venait se consoler des contraintes que souffrait son humilité à l’hôtel de Gondi. Cette paroisse se trouvait être un foyer de ferveur dont le rayonnement se faisait sentir au loin.

Un irrésistible courant de vie spirituelle pénétrait alors jusque dans les régions du grand monde : des femmes de la première distinction, des dames de la cour même se livraient aux pratiques les plus admirables de la piété et de la pénitence ; ainsi se préparaient-elles à prêter un concours efficace, quand le moment serait venu, aux hommes remarquables dont le Seigneur allait se servir pour régénérer la France. La plupart d'entre elles voulurent se prévaloir des lumières de l'Evéque de Genève et recourir à ses conseils. Nommons seulement M"" de Maignelay, Séguier, de Vialart de Herse, d'Harcourt, de Villeneuve, de Villesavin. Il y aurait beaucoup à dire au sujet de ce que ces éminentes chrétiennes durent à saint Frangois de Sales; mais force nous est de passer rapidement sur ces souvenirs, car nous étudions ici le Prédicateur modèle et non pas le Directeur des âmes. A Port-Royal, il fut apprécié sous l'un et l'autre aspect, et partout les personnages les plus graves s'accordaient à lui décerner le titre de « Prédicateur apostolique. »

« Sa ferveur, » dit saint Vincent de Paul !!, « brillait surtout dans ses sermons publics, que je regardais comme l'Evangile parlant ; c'est là qu'il allumait dans son auditoire de vives flammes de dévotion... Ses paroles m'inspiraient tant d'admiration que, en les considérant, il me semblait que personne mieux que lui ne représentait le Fils de Dieu conversant parmi les hommes. »

Aprés cette déclaration d'un grand Saint, écoutons celle d'un homme du monde, d'un compatriote de l'Evéque de Genéve, Vaugelas, l'un des fondateurs de l'Académie francaise. « Il est certain, » dit-il (3), « qu'en

(1) Process. remiss. Parisiensis, ad art. 27. (3) Ibid., ad art. 3o.

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