ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXI
l'exercice de la predication » le Bienheureux « a plustost recherché de se voir humilié que loüé, veu qu'estant extremement docte et eloquent, ainsy que j'ay appris des plus doctes et des plus eloquentz hommes de nostre siecle, de Messieurs le Cardinal du Perron, le Cardinal de Berulle, Monseigneur Coeffetau, Evesque de Marseille, et Monseigneur Fenouillet, Evesque de Montpellier, il n'affectoit point neantmoins de paroistre ny l'un ny l'autre ; au contraire, il se rendoit si familier et si intelligible, que ceulx qui n'estiment en matiere de discours que ce qu'ilz n'entendent pas, se plaignoient de sa trop grande facilité qu'ilz osoient appeller bassesse... Je luy ‘ay ouy dire quelques fois que la lenteur qui paroissoit en ses predications et ceste difficulté qu'il sembloit avoir de s'expliquer, ne procedoit pas de sterilité d'esprit, mais au contraire d'abondance, d'autant qu'il se presentoit à luy tant de choses et de parolles à la fois, que le doute du choix le faisoit ainsy hesiter. » Il est à remarquer que cette lenteur d'élocution est mentionnée par ceux-là seulement qui étaient accoutumés à la volubilité dont les orateurs des grandes villes se faisaient un mérite. Vaugelas continue (1): « Je n'ay jamais ouy de predicateur qui m'ayt ravi ny qui m'ayt touché si doucement ny si sensiblement que luy. Je prenois un singulier plaisir à l'entendre. Premierement il se proposoit le vray but du predicateur, qui est la conversion des ames, à laquelle il travailloit plustost par la voye de l'amour de Dieu que par celle de la crainte de l'enfer. Il monstroit un jugement admirable à observer exactement toutes les circonstances requises, soit du lieu, du temps, ou des personnes devant lesquelles il preschoit ; il ne disoit pas un mot qui ne servist, et tout son discours estoit si judicieux et si bien ordonné qu'encore que j'aye fort mauvaise memoire, il m'eust esté aisé de retenir tout son sermon par cœur, pour peu de soin que j'y eusse voulu apporter. Son langage estoit net, nerveux et puissant en persuasion, mais surtout il excelloit en la
(1) Ad art. 35.
proprieté des motz, dont il faisoit un choix si exquis que c'estoit ce qui le rendoit ainsy lent et tardif à s'expliquer. Il ne pouvoit souffrir ceste facon de parler fardée que tant de gens affectent aujourd'huy, et que plus de gens encore prennent à faulces enseignes pour la vraye eloquence. »
« Au reste, il abondoit en belles pensées, et estoit si fertile en conceptions que plusieurs grans personnages consommez en une longue lecture, ont advoué de ne l'avoir jamais ouy prescher qu'ilz ne luy eussent entendu dire des choses toutes nouvelles et qu'ilz n'avoient jamais auparavant ny leués ny ouy dire à personne. Mais c'estoient des pensées toutes judicieuses, et jamais extravagantes ny trop recherchées, mais qui touchoient l'ame et l'entendement, et non pas simplement l'imagination de l'auditeur. Ce qui me ravissoit davantage c'estoient les frequentes et admirables applications qu'il faisoit sur toutes sortes de choses, dont il tiroit de riches comparaisons qu'il ramenoit à son subject... Il faisoit bien aussy paroistre qu'il possedoit parfaictement cest art en ce qu'il scavoit tourner un subject de tous costez et le regarder à toutes sortes de visages, si bien qu'il n'en rencontroit jamais de si sterile ny de si aride oü il ne fist naistre des fleurs et dont il ne recueillist des fruictz capables de nourrir les ames. »
Philippe Cospéan, Evéque de Nantes, connut aussi et apprécia Francois de Sales (1). Ce Prélat, l'un des premiers qui devait discerner le génie de Bossuet, était à coup sür juge compétent en fait de mérite oratoire ; or, son admiration pour notre Saint se traduit par ce mot qui vaut à lui seul de longs éloges : « C'était un excellent prédicateur, animé du zèle le plus ardent pour la foi (2). » Il
(1) Dans une lettre non datée, mais qui d'aprés son contexte doit étre de novembre 1621, sainte Jeanne-Frangoise de Chantal écrivait à saint François de Sales au sujet de Mgr Cospéan : « Le trés bon Monseigneur de Nantes aime cet Institut parfaitement; mais de vous, je n'oserais écrire ce qu'il en dit; c'est sa douceur et ses délices que de parler de vous et de vous considérer, mais il le fait avec admiration. » (Sainte Jeanne-Frangoise Frémyot de Chantal, sa Vie et ses CEuvres (Paris, Plon, 1877), tome IV, Lettre CCCLIV.) i
(3) Process. remiss. Parisiensis, ad art. 35.